« Pourquoi je n’aime pas »  Nous avons décidé de répondre chacun à notre tour à cette question (voir première réponse  ici ) . Il se trouve que cela me pose un problème.

Parce qu’il n’y a pratiquement pas de domaine de la photographie que je n’aime pas. Par contre il y a des pratiques de la photo que je n’aime pas plus que ça. Ce qui fait qu’après m’y être essayé j’ai arrêté. Ou bien encore que je n’ai jamais essayé de pratiquer. On peut aimer un type de photo et ne pas pratiquer la photographie qui amène à produire des photos de ce type.
Mais pour ne prendre qu’un seul type de pratique photographique que j’ai abandonnée, je parlerai de la photo de studio.

 

La photo de studio

J’ai pratiqué le studio, d’abord pour apprendre. J’ai fait des stages. Mais je n’ai jamais « fait de portrait en studio », posé, avec les éclairages, les flashes, les réflecteurs, les fonds et tout le bazar. Parce que ça m’est très vite apparu comme une pratique professionnelle. Qui nécessite un matériel adapté. Un matériel important, qui prend de la place, que l’on a intérêt à bien connaître. Et pour cela, il faut le pratiquer régulièrement. Et donc avoir à sa disposition des locaux si possible adaptés à cette pratique. Si l’on n’a pas ces locaux, il faut en louer. Et donc entrer dans une spirale d’une autre nature. Celle d’une logique financière lourde et donc d’un enjeu complètement différent.

J’ai quand même eu des flashes de studio, deux Elinchrome à lampe pilote. A une certaine époque je m’en suis servi souvent pour faire des catalogues d’exposition pour des copains ou des connaissances. Pour la plupart, des peintres. Il s’agissait d’obtenir un éclairage homogène et sans reflet. Procédure pas très compliquée. Les réglages différaient avec la dimension des toiles. Tout au plus. Un fois le pied installé, le cadrage réglé, Il restait à caler l’éclairage. Ensuite Il suffisait de 4 ou 5 coups de flashmètre pour vérifier l’homogénéité, et ça roulait. Le résultat était parfait, c’est à dire un cadrage sans déformation, grâce à une focale adaptée à l’espace du lieu de prise de vue, un bon éclairage, la bonne pellicule et le bon labo. C’était « dans la boîte » à chaque déclenchement. Et somme toute assez répétitif. Le copain-client était content. Je travaillais pour rendre service. Techniquement comme l’aurait fait un professionnel, mais gratuitement. Bien sûr la photo de studio ne se borne pas à ces travaux de nature morte/reproduction en deux dimensions. J’ai pas mal pratiqué la photo de pièces de céramiques de créateurs. La céramique est difficile à photographier, c’est de la nature morte en 3D, avec des volumes, des surfaces souvent brillantes et des matières pas toujours évidentes à rendre. J’ai commencé par photographier les pièces de copains céramistes, pour leur rendre service, et puis pour des copains à eux et ainsi de suite. J’ai assez vite eu une « clientèle » à qui je rendais service, car ils me rétribuaient en pièces, sans débourser un centime. Je travaillais beaucoup en extérieur, en éclairage naturel, avec des réflecteurs en polystyrène. C’était plus intéressant que les tableaux, parce que beaucoup plus varié. Mais cela tendait de la même façon à produire des clichés « parfaits », ou jugés comme tels. Ça restait intéressant, parce que chaque pièce était unique, donc il y avait toujours une difficulté à résoudre. Et je m’efforçais de résoudre le problème à chaque fois.

 

Grand vase bleu de Claude Varlan - photo argentique Velvia

Grand vase bleu de Claude Varlan – photo argentique Velvia

Grand vase couverte au cuivre de Georges Sybesma - photo argentique Velvia

Grand vase (couverte au cuivre) de Georges Sybesma – photo argentique Velvia

Bouteille de grès - émail partiel. photo argentique Veli-via

Bouteille de grès de Jocelyn Thumann – photo argentique Velvia

Nota : le troisième cliché, qui n’était pas une commande, est nettement moins soigné (le fond). Doit-on en tirer des conclusions ? …

 

 

Le côté professionnel du travail de studio

Les professionnels font des photographies habituellement « parfaites », c’est à dire correspondant à un contrat, avec un cahier de charges qui indique au moins implicitement un but recherché, un niveau de prestation, et un budget. Ces photos sont parfaites quand elles remplissent ce contrat. Donc, un professionnel, travaillera à améliorer sa technique dans un maximum de domaines pour pouvoir prendre des commandes dans le plus de domaines possibles. S’il juge ce choix possible et rentable.

 

Le caractère des photos 1

Pour moi, et cela n’engage que moi, les photos qui se veulent parfaites sont souvent des photos « mortes ». Comme beaucoup de natures mortes publicitaires, qui sont splendides, impressionnantes de technicité sous toutes ses formes, mais mortes. Comme beaucoup de portraits de mariages, de mannequins d’agences, de « secrétaires généraux du parti », de dictateurs, toujours jeunes, éternellement jeunes, ne sont pas des photos d’individus, ce sont des photos de fonction, avec des rictus qui ressemblent à tout sauf à des sourires, mais qui sont immortalisés pour l’Histoire (avec un grand H si possible). Pour des raisons similaires, je ne suis pas fan de la photo à charge ou à décharge, la photo militante ou la photo réaliste socialiste officielle. Les Soviétiques, Russes ou non, qui ont longtemps été les principaux consommateurs, mais pas dupes, appelaient ce type de photos « laquirovka » – la peinture laquée (en rose). Ça se passe de commentaire.
Par contre j’aime bien les portraits, serrés ou non, pris à la volée, faits dans la rue. Les portraits naturels, sans éclairages savants, sophistiqués et parfaits. En fait je n’aime pas les photos « parfaites ».

Portrait volé -K-1 + Tamron 2,8/28-75mm

Portrait volé -K-1 + Tamron 2,8/28-75mm

Portrait volé - touristes américaines

Portrait volé – touristes américaines

Portrait volé High Key en N&B - K-1 + télézenitar 2,8/135mm

Portrait volé High Key – K-1 2,8/135mm

 

 

Le caractère des photos 2

Pour des raisons proches, mais cependant différentes, je n’aime pas les photos trop symétriques, trop bien cadrées, avec des équilibres au trébuchet d’orfèvre, les photos tip-top en un mot. Les photos qui deviennent compassées et raides, au point d’être irréelles. C’est probablement pour une raison similaire que je ne suis pas outre mesure fan du post traitement. Très facilement, et donc très souvent, il éloigne le cliché de la réalité. Or la pratique de la photo de studio est intimement, consubstantiellement, liée à celle de la retouche (argentique) et du post-traitement (numérique).
Je sais que c’est pas « in », mais sans aller jusqu’à ne pas aimer, je ne suis pas fan non plus des mises en scène avec des personnages. Et je n’aime carrément pas les paysages dont on a enlevé les poteaux télégraphiques, les fils électriques, et autres éléments inesthétiques, mais réels.
J’admets volontiers que l’on cherche à éviter ces éléments à la prise de vue, mais les éliminer après, beaucoup moins. C’est présenter une photo d’une réalité qui n’existe pas. On ne peut pas blâmer le maquillage du réel propre aux pays totalitaires et faire la même chose, même si la proportion de maquillage n’est pas la même. Si l’enjeu n’est pas du même ordre, la démarche intellectuelle est très similaire. Quand elle se borne à de petits détails difficiles à éviter, cette manipulation peut s’admettre comme petite retouche, tel le gommage des « pétouilles », mais pas plus. J’aime bien les photos de matières, concrètes, en gros plan, qui peuvent ne pas être immédiatement identifiables. Qui gardent leur mystère un certain temps. Qui interpellent le spectateur un certain temps. Photos somme toute assez éloignées de la photo de studio.

 

 

Voilà toutes les raisons pour lesquelles je ne pratique pas la photo de studio. Mais cela ne m’empêche pas de savoir que le studio ne se réduit pas à ça. Que c’est aussi une photographie de recherche artistique, d‘expression de soi. Donc cela ne m’empêche pas de respecter cette pratique photographique, ceux qui l’aiment et s’y adonnent. Et d’aimer aussi leurs productions. Pas toujours, mais souvent. En tous cas de les respecter profondément parce que je peux apprécier leur qualité. Et le travail que cela signifie.

 

crédit photographique Valia ©  Pour agrandir une photo cliquer dessus.