Délicate question que de se demander : « Comment je photographie et pourquoi ? ». Et d’abord qu’est-ce que je photographie ? Intéressante introspection. Quelle est la part de conscient et d’inconscient dans ce que je photographie et ma façon de photographier ?

Avant toute chose, je tiens à préciser que ce qui suit s’appuie sur ma pratique de la photo et que mes propos ne concernent que cette pratique personnelle et nullement celles, similaires, mais nécessairement différentes d’autres photographes. Personne, donc, ne doit se sentir incriminé par mon propos, car tel n’est pas mon but.

 

 

Qu’est-ce que je photographie ?

Pour ce que j’en sais et dont je suis conscient :

  • photographie beaucoup la ville. Je photographie beaucoup les endroits où les gens vivent, où je vis.
  • ai copieusement photographié la nature, de pas mal de façons, mais ça m’a passé.
  • photographie beaucoup les lumières, la lumière, la belle lumière, il va sans dire. Ça n’est pas nouveau et ça n’a pas changé.
  • photographie beaucoup, il faudrait dire je vois, mon œil voit les choses inhabituelles, mais pas insolites. Les choses qui sortent de l’ordinaire, mais font pourtant partie de cet ordinaire.
  • photographie volontiers les choses graphiques, et les matières.
  • ne photographie pas les belles choses pour elles-mêmes. La photographie décorative ne m’intéresse pas. Ni non plus la photographie « Wouah ! », concept nouveau qui résume bien une époque où les idées expliquées sont remplacées par des onomatopées à la signification approximative.
  • mélange facilement les genres dans une même photo.

Voilà pour l’état des lieux.

 

Années 60 - Etretat

Début années 60 — Etretat (argentique Ekta)

 

Années 60 - Rouen (argentique)

Début années 60 — Rouen (argentique – Ekta)

 

Années 60 - Rouen - argentique Fuji

Années 60 – Rouen – argentique Fuji

 

Années 60-70 - Paris (argentique Ekta)

Années 60-70 – Paris (argentique Ekta)

 

Ce qui a peu changé

40 ans de pratique argentique, avec les meilleures pellicules inversibles de l’époque, la Kodachrome, puis la Velvia de Fuji, et de bons objectifs, quelle que soit leur origine, donne des habitudes. Des habitudes qui résistent bien au numérique, pas par conservatisme de vieux schnock, mais par façon de faire une photo, de la visualiser, de la construire dans sa tête, dans son album cérébral. Cette façon de faire reste, en évaluant progressivement. Au bout de 12 ans de numérique, ma quantité des déclenchements/mois a augmenté, surtout depuis le passage au K-1.

Je ne mitraille pas, mais je déclenche plus. Je vois ce que je viens de faire. Si ça ne me convient pas, je refais, quand c’est possible.

Je ne mitraille pas comme un pro dans Blow up, comme un photographe de mode. Mais je peux faire 6 clichés pour en avoir 1-2 très bons, correspondant à ce que je voulais, alors qu’en argentique je ne le faisais pas ou très rarement.

 

 

Ce qui a changé

Remarque préalable : La photographie, dans son évolution historique, a toujours été liée aux possibilités techniques qui lui étaient offertes. Quoi qu’on en dise, on ne photographie pas « pareil » avec un Leica et un 35mm et avec une chambre Speedgraphic, agrémentée d’un flash. Le style de Henri Cartier-Bresson lui est propre, mais son appareil en est une composante. Doisneau, en passant à la couleur, a vu beaucoup de ses photos devenir anecdotiques. Avec tout le respect que je lui voue. C’est encore plus vrai pour nous, photographes anonymes.

Et comme tout le monde, je suppose, après avoir tâtonné, hésité pendant de longues années, au cours desquelles mon parc photo me permettait — m’aurait permis — de tout faire, surtout de m’abîmer les cervicales, je me suis recentré sur ce que fais, que j’aime faire en réalité : du reportage, de la street, du portrait. J’ai su faire, je crois, j’ai fait, en tout cas, beaucoup d’autres types de photo : macro, chasse animale, reproduction, nature morte publicitaire, sport, mariages…

Quand j’ai compris que je me prouvais quelque chose plus que je ne me faisais plaisir, j’ai arrêté. Cela ne me procurait plus de satisfaction. Avant – il y a longtemps –  je ne mélangeais pas certains genres, par exemple les photos de villes (paysage urbain) et les photos de gens (plutôt portrait de rue). Désormais, je mélange, quitte à ce qu’il y ait plusieurs sujets dans la photo. Dans la réalité aussi. Mes photos sont plus complexes ? J’assume.

Années 60 - Moscou - argentique Ekta

Années 60 – Moscou – argentique Ekta

 

Années 70 - Moscou (argentique - Ekta)

Années 70 — Moscou (argentique – Ekta)

 

2016 - Paris musée de l'Homme

2016 — Paris musée de l’Homme

 

 

Ce qui a vraiment changé

Quand je photographie la ville, ce ne sont plus des photos vides permettant d’admirer le statique, le construit, les perspectives, l’urbanisme. Ce sont les villes avec ceux qui les habitent, qui y vivent et les font vivre. Globalement, ce sont d’abord eux qui m’attirent, quitte à ce que mes photos ne disent l’ambiance de l’endroit qu’à ceux qui le connaissent. C’est une forme d’intimisme publique.

J’ai évolué vers des photos habillées par les humains (que je laisse entrer dans mon cadre), alors qu’autrefois je faisais des photos nues et minérales (dont je faisais sortir les humains du cadre). Certes, ce sont des photos datées. Mais avec le temps je me suis rendu compte que ces photos nues, soi-disant intemporelles, l’étaient tout autant. Et les photos numériques sont datées par essence, avec leurs exifs. Autrefois, pour avoir ces données il fallait acheter un dos Data qui d’un boîtier – cheval de course faisait un chameau. Donc oui, j’assume les photos datées au sens propre, avec humilité ou réalisme. Je fais de la street.

Ce qui a changé aussi, parce personne ne peut vivre hors de la réalité, c’est le rapport au grain, au piqué, aux détails. Lorsque ces éléments deviennent le résultat d’un choix, le rapport que l’on a vis-à-vis d’eux est forcément différent. Désormais on choisit de faire du grain, à la prise de vue ou bien on le fait en monter en Post Traitement, lorsqu’il correspond au genre de la photo, qu’il lui donne un caractère argentique, poétique, ou tout simplement de la matière. Ce grain-matière est alors un élément constitutif de la photo. C’est la même chose et peut-être encore plus avec le flou.

2016 - Paris. Rue beaubourg - Objectif ancien (1952) Kilfitt Macro Kilar 2,/90 sur K-1 .

2016 — Paris. Rue beaubourg – Objectif ancien (1952) Kilfitt Macro Kilar 2,/90 sur K-1.

 

2016 - Paris métro

2016 — Paris métro K-5

 

 

Ce qui a fondamentalement changé

C’est le recours au Post Traitement. Cela ne s’est pas fait instantanément. Mais une fois comprise la nécessité de post traiter, même légèrement, je me suis mis à systématiquement le faire. Cette évolution a été variable. Ainsi, au début, j’ai cédé au mainstream des photos où les ombres sont débouchées, et le ratio hautes lumières/basses lumières est égalisé et puis j’en suis revenu. J’ai bénéficié pour cela de l’influence muette de deux amis de longue date : Evgueny Poïlov et Guéorguy Pinkhassov, dont les noirs profonds sont beaux, et sans lesquels les photos seraient moins belles.

Comme je le disais plus haut, cette évolution est allée de pair avec le matériel. Le retour au format 24×36 (FF) a signifié pour moi un retour aux repères profonds de cadrage, de proportions. D’autant plus que j’ai gardé les objectifs que j’avais, tous conçus pour le format 24×36. Mais je me suis rendu compte que 2 objectifs étaient le plus souvent montés sur mon K-1 : le FA4/20-35mm et le Tamron 2,8/28-75mm. Des zooms…

J’hésite encore régulièrement à monter des focales fixes, des objectifs excellents ou que j’adore : Planar ZK 1,4/50, Macro-Killar 2,8/90, Télézenitar APO 2,8/135, car ils m’obligent à faire des photos typées et je répugne de plus en plus à changer d’objectif à la volée. Paresse de l’âge.

Derniers signes d’évolution, je shoote plus souvent à la volée pour avoir dans le cadre les attitudes qui me plaisent, alors qu’auparavant je n’aurais pas risqué le bon cadrage, la bonne lumière pour ça. Je prends des risques. Il est temps.

Enfin je fais plus de N&B que je n’en ai jamais fait en argentique. C’est le temps du numérique.

 

2106 - Paris musée Rodin.

2106 — Paris musée Rodin.

 

2017 Paris Gare du Nord

2017 Paris Gare du Nord  K-1

 

2016 - Paris-Cimetière du Montparnasse. Numérique N&B cut-out bleu.

2016 – Paris-Cimetière du Montparnasse. Numérique N&B cut-out bleu.

 

Crédit photographique Valia.