La réponse à la question « Pourquoi le 24x36 s’appelle-t-il Plein Format ? » est dans l’autre nom de ce format « Full Frame ». En effet, cette appellation, le plus souvent contractée en FF, est d’origine anglaise. Pourquoi donc nos voisins anglais ont-ils eu besoin d’appeler le format 24x36 « Full Frame » ?

Et bien, pour deux raisons très simples : La première est qu’ils n’utilisent pas le système métrique. Est-il besoin de rappeler ici que ce système, devenu quasiment universel sur notre planète, et qui a eu dès le début vocation à le devenir en s’appuyant sur une définition scientifique, a été créé par la Révolution française. Les Anglais de l’époque n’étaient pas très charmés par la Révolution et encore moins par l’Empire qui lui a succédé. Ils n’ont donc pas adopté le système métrique. Et leur insularité les y a aidés. En plus le format 24x36 a été inventé par Oskar Barnack, le concepteur du Leica. Barnack était allemand, autre raison pour les Anglais de ne pas utiliser une référence originaire d’un pays dans la guerre contre lequel ils venaient de perdre beaucoup de monde.

Nous aborderons la deuxième raison un peu plus loin. Quoi qu’il en soit ce format est assez rapidement devenu le format standard de la photo mobile. Pour mieux comprendre la suite, il convient d’observer un peu ce qui s’est passé.

 

Avant le 24 x 36

Avant l’apparition du format 24x36, les appareils usaient de formats nettement plus grands, et surtout multiples. Ces formats découlaient tous des différents types de surfaces sensibles.

 

Les supports

Les premiers appareils étaient des chambres photographiques, dont les formats se sont standardisés dès que les supports ont été produits en séries. Ces supports étaient des plaques de verre ou de métal.

Ces plaques étaient initialement enduites à la main d’émulsion sensible préparée par le photographe, parfois sur le terrain. Leurs dimensions étaient variables :

  • 4x5’ (inches soit environ 10x12cm),
  • 12x18cm,
  • 18x24,
  • 20x25 (soit environ 8x10’),
  • 20x30cmm.

Ces dimensions indiquent toujours des longueurs et des largeurs, que l’on peut envisager sous l’angle de la proportion. C’est ce que nos voisins et néanmoins amis britanniques appellent ratio. Celui du format 24x36 est de 2/3. Vous remarquerez parmi les dimensions citées plus haut que les dimensions continentales donnent un ratio de 2/3, alors que les proportions en inches (pouces) ne correspondent à rien… Le système métrique a du bon.

Puis on est passé à des formats plus petits. Principalement pour des questions pratiques de commodité de déplacement, de manipulation, de rapidité… auxquelles les progrès mécanoptiques et chimiques ont donné un sérieux coup de pouce.

À l’époque des chambres, les émulsions étaient (très) peu sensibles. Pour fixer une image, il fallait un temps de pose de plusieurs minutes, puis plus tard d’une bonne poignée de secondes.

 

La pratique

Pour faire une photo on choisissait un sujet, on installait son trépied à l’endroit convenable, c’est dire permettant de faire la photo souhaitée… et où il était possible d’installer ledit trépied. Ensuit l’appareil installé, on commençait par enlever le bouchon de l’objectif, on sortait sa montre à gousset et on mesurait approximativement le temps de pose. Arrivé au bout de ce temps, on remettait le bouchon sur l’objectif. Quand les émulsions sont devenues plus sensibles, on a compté mentalement. La chimie évoluant on est passé aux petites chambres de 4x5’ type Speed Graphic des reporters américains et aux foldings de format le plus souvent 6x9 cm.

Graflex Speed Graphic, présentée par Kirk Douglas, enthousiaste.

Graflex Speed Graphic, présentée par Kirk Douglas, enthousiaste.

 

 

Folding Gallus de 1922. Appareil à plaques. La MaP se faisait sur le dépolis arrière, qui était remplacé par une plaque pour faire la photo.Folding Voïgtlander 1927. Noter le viseur dont la lentille de sortie, orientable, est ici à 45° et permet de "tirer dans les coins" !
Folding Gallus de 1922. Appareil à plaques. La MaP se faisait sur le dépoli arrière, qui était remplacé par une plaque pour faire la photo.Folding Voïgtlander de 1927. Noter le viseur dont la lentille de sortie, orientable, est ici à 45° et permet de « tirer dans les coins ».

 

Doisneau et son appareil système Rollei

Doisneau et son appareil système Rollei, moins enthousiaste que Kirk Douglas. Rollei a sûrement dû lui verser moins de dollars que Graflex à la star.

 

Mécanisme du folding de 2ème génération. La partie objectif, solidaire du capot avant se mettait en place automatiquement.

Mécanisme de folding de 2ème génération. La partie objectif, solidaire du capot avant se mettait en place automatiquement.

 

Avec ces appareils portatifs (*), on pouvait désormais faire de la photo sans trépied. On ouvrait le capot du boîtier, on le bloquait, on sortait l’objectif, on le faisait glisser sur les rails fixés à l’intérieur du capot, jusqu’à encliquetage. L’objectif était à sa place, soufflet tiré. On armait l’obturateur grâce à un petit levier en forme de petit oiseau (ah ! ah !). Puis on faisait le point à l’aide d’une molette micrométrique qui déplaçait le châssis porte-objectif. On visait par le dessus à l’aide d’un petit périscope inversé (un petit prisme carrossé ou non). On tenait donc son appareil au niveau de la ceinture, comme un Rolleiflex. Si toutefois on utilisait un pied, on visait à travers un cadre métallique déployé au-dessus du boîtier. On appelait ça un viseur sportif.

(*) est appelé portatif tout appareil qui ne nécessite pas une charrette ou un âne pour son transport. Ainsi une « chambre de voyage » du type de celle figurant en tête de cet article est transportable, mais pas portative.

Tout cela était approximatif, mais rattrapé ou rattrapable, pour le cadrage, au tirage en labo. Et l’approximation de la MaP (Mise au Point) était compensée par la profondeur de champ que donnait la « luminosité » des objectifs. L’ouverture maximum a longtemps été f:6, puis 5,6. Progressivement les objectifs les plus lumineux ont affiché f:3,5. Vous comprenez pourquoi les temps de pose étaient longs et beaucoup de photos un peu floues !

À toutes ces approximations et imprécisions, il fallait ajouter celles qui pouvaient provenir de la pellicule. Le rouleau de 120. C’était la pellicule reine de cette époque : un ruban d’acétate de 6 cm de large et 74 cm de long enroulé dans une feuille de papier épais qui le protégeait de la lumière. Tout ça était fixé sur une bobine de plastique longue et fine. Cela permettait de faire 10 clichés en 6x9, 20 en 4,5 x 6.

Les formats MF et le nombre de cadres possibles selon les pellicules.

Les formats issus de la pellicule 135 utilisés par le numérique (hors MF)

Quand on était arrivé au bout des 10 à 12 photos, on finissait d’enrouler la pellicule, on ouvrait l’appareil et on collait la fin de la bande de papier sur le rouleau, comme les timbres d’autrefois. Un coup de langue et hop. On transférait la bobine émettrice de l’autre côté de l’appareil. Il ne restait plus qu’à fixer une nouvelle bobine. La fixation pouvait poser des problèmes. Si la pellicule avait été installée un peu de travers, elle se bloquait assez vite, vu sa taille, et toute la pellicule était perdue si l’on ne pouvait pas la sortir de l’appareil dans le noir. À cette époque le format roi était le 6x9 que les Anglais appelaient « Full Frame » (voir plus loin).

 

Puis est arrivé le Leica

Avec lui le monde de la photo a basculé dans l’âge moderne.

nostalgie argentique

Le premier Leica était moins sophistiqué que ce III M.

 

Dans l’âge moderne, mais rassurez-vous, pas tout de suite et pas tout le monde. Je revois encore ma mère avec son Voïgtlander 6x9 dans les années 50. Par contre mon frère aîné a eu un Foca standard *** un peu plus tard. Vingt-cinq ans entre le début des années 30 et le milieu des années 50. Ce temps « lent » a perduré.

Foca *** télémétrique. L'appareil des "photofilmeurs" des plages de la France des années 50-60.

Foca *** télémétrique. L’appareil des « photofilmeurs » des plages de la France des années 50-60.

 

Dans les mêmes années 50 sont apparus des boîtiers qui ont profité des avancées techniques du Leica, mais en s’accrochant à la qualité du format au-dessus : on a vu alors des appareils de type reflex construits autour d’un corps de Leica ou de Rollei comme les Hasselbled, les Praktisix, les Pentacon Six, le Pentax 6x7. Quand on voit les boîtiers numériques « obsolétisés » tous les 2 ou 3 ans au plus, on se prend à rester rêveur ou dubitatif !

 

Hasselblad 500 avec prisme TTL et petit téléobjectifLe Hasselblad lunairePentacon six TL (Iéna RDA)Kiev 60 avec prisme TTL et porte griffe de Kiev 60 avec prisme TTL et porte griffe de flash. [même monture et tirage que le Pentacon six]Pentax 6x7 (modifié plus tard 67) avec la fameuse poignée en bois naturel)
Hasselblad 500+ prisme TL (6x6)Le Hasselblad lunaire (6x6)Pentacon six TL (6x6) (Iéna RDA)Kiev 60 avec prisme TTL (6x6)Pentax 6x7 (plus tard 67) (6x7)

 

Dans les années 90, Kodak était le maître encore incontesté des pellicules. La firme jaune n’avait pas encore pris la mesure de la montée de Fuji ; l’argent augmentait, les profits moins. Kodak a donc proposé à ses partenaires de modifier les standards pour réduire la surface de l’émulsion.

 

Le format APS

Et un groupe de 4 producteurs photo Kodak, Minolta, Fuji et Canon a lancé en 1996 le format APS (pour Advanced Photographic System) bientôt rejoint par Nikon. Ce format correspondait peu ou prou à la moitié du 24x36.

La campagne de lancement du « nouveau » format n’a pas particulièrement insisté sur sa dimension exacte, mais plutôt sur ses avantages. Le format 18x24 avait existé auparavant, de façon éphémère. Car s’il permettait 72 cadres sur une pellicule 36 poses, dans de tout petits boîtiers, les résultats avaient très vite montré ses limites.

L’APS, Système Photographique Avancé a donc précipité la mort de l’argentique et avancé son corbillard. En 2011, la messe était dite, Kodak et Fuji cessaient de produire des pellicules de 135 (pour le grand public).

 

Et le numérique est arrivé…

À point nommé pour sauver la photographie moribonde. Avec le même format riquiqui qu’avaient boudé les professionnels (et Pentax). Mais pour des raisons techniques cette fois. La production de capteurs était à ses débuts. Le format 24x36 était encore inaccessible technologiquement et financièrement.

Les formats issus de la pellicule 135 utilisés par le numérique (hors MF)

Les formats issus de la pellicule 135 utilisés par le numérique (hors MF)

 

Les constructeurs, visiblement obsédés par la nécessité de vendre du matériel aussi performant que la pellicule argentique, ont engagé la course aux pixels. Les progrès dans la production des capteurs (nombre des pixels) et le traitement du signal (sensibilité et propreté de l’image) ont permis de produire des images de plus en plus fouillées. Et de moins en moins poétiques.

Mais nous n’allons pas ici ouvrir/rouvrir de polémique autour du thème de la qualité des images argentiques et numériques. C’est débat qui charrie trop de paramètres, comme l’idée de progrès, la définition de la qualité d’une image, le goût dominant, l’air du temps… pour ne pas très vite devenir stérile. Laissons donc ce débat à ceux qui en ont besoin.

Ces avancées techniques ont débouché sur un résultat quelque peu étonnant : le retour du 24x36, mais sous le nom de Full Frame. Format « Full Frame » ? Pour 24x36 ! Mais comment peut-on appeler Full Frame (= Plein Format) un format deux fois plus petit que le Moyen Format (qui fait au moins 4,5 x 6 cm c’est-à-dire 45x60mm) ? Étonnant, non ?

Et pour éviter de dire crûment que l’on revenait au format 24x36, que l’on avait réduit de moitié avec l’APS, on nous a servi les Anglais ! et en anglais pour faire authentique : « C’est parce que les Anglais appellent comme ça le 24x36 ». Or c’est faux. Le Full Frame c’était le format 6x9, comme nous l’avons vu plus haut (voir fin du paragraphe sur les supports). Et dans le même temps, on nous a vanté les avantages du format, en disant tout, et surtout le contraire de ce qu’on nous avait servi en 1996. Marketing quand tu nous tiens !

En réalité, les constructeurs sont revenus au 24x36 parce que la vieille règle, selon laquelle « plus la surface sensible est grande, plus la qualité de la photo est bonne », reste valide, en numérique comme en argentique. Même si la qualité intrinsèque des gros objectifs (4,5 x6 et plus) est généralement moins bonne que celle des objectifs pour 24x36. Ce phénomène était connu dès les années 50 dans le milieu professionnel. Cette constatation avait des contreparties : les pellicules de 120 pouvaient présenter des problèmes de planéité dus à la tendance à se déformer du film d’acétate, assez fin et grand. Si le film de 120 avait été aussi épais et rigide que celui de 135, il aurait été quasiment impossible de le déplacer dans un appareil 6x9 ou 6x6. D’ailleurs avec des pellicules conservées un peu trop longtemps et devenues moins souples, le problème arrivait assez fréquemment, occasionnant parfois de sérieux dégâts au boîtier. Mais ces problèmes étaient d’ordre mécanique et ne remettaient pas réellement en cause la qualité des photos.

Les constructeurs sont donc revenus au 24x36 parce qu’ils n’auraient jamais dû l’abandonner. Ils l’ont abandonné sur l’autel des bilans financiers, grâce soit rendue à Kodak pour cela…

Les buts annoncés par les promoteurs de l’APS étaient la compacité, l’automaticité (le chargement des nouvelles cartouches de pellicule), l’amélioration du traitement des tirages (par bande magnétique enregistrant les métadonnées). Ces buts n’ont jamais été tenus. Les tentatives de Minolta pour faire compact ont été méritoires, mais l’aventure a sombré, et Minolta avec…

 

Et maintenant ?

On a pu constater que les appareils ont toujours le même volume, et les objectifs aussi. Ils ont même pris de l’embonpoint. Seuls les hybrides, en se débarrassant du prisme et de la cage reflex, ont retrouvé la compacité des Leica argentiques. Avec toutefois une augmentation en épaisseur, due au capteur, surtout s’il est stabilisé, et à l’écran mobile. En outre, cette avancée en volume se paye par une consommation énergétique largement augmentée (la visée EVF) – donc un encombrement différent (les accus multiples), mais toujours présent.

Ici nous ne remettons pas en cause les avancées techniques. On peut les jauger, les juger ; et on les accepte ou on les refuse. C’est un choix personnel. Il est souverain. Ce qui est en cause, c’est l’emballage marketing qui en est fait, qui prend les photographes que nous sommes pour des débiles, en tous cas pour des clients manipulables. Ce qui est très désagréable, et qui plus n’est pas très efficace si l’on en juge par l’état du marché photo.

 

Les choses étant ce qu’elles sont,

  • Le nombre de photographes qui font des tirages de leurs photos dépassant la taille moyenne des écrans d’ordinateur est assez restreint.
  • La définition de ces écrans est très massivement inférieure à celles des capteurs de nos appareils, même APS-C

Il n’est pas indispensable de passer au format 24x36. Car le prix d’un écran ayant la même définition que le 36Mp du K-1 est au minimum 3 à 4 fois supérieur à celui d’un K-1 (1999 €).

Mon conseil sera donc de parler de nos appareils dans les mêmes termes que les professionnels, c’est à dire en utilisant, autant que faire se peut les dimensions de leur format :

APS-C  = 15,7 x 23,6 mm (pour Pentax)       24x36  = FF       Moyen Format  = tout ce qui est supérieur à 24x36 => 4,5 x 6, 6x6, 6x7cm…

 

Cette attitude ne changera pas la réalité : on n’est pas passé de l’APS-C au FF, nouveau format, on est revenu au 24x36. Elle permettra seulement de ne pas être dupe quant aux choix que nous proposent les constructeurs. Et donc de pouvoir assumer pleinement le choix que nous faisons entre le format APS-C (15,7 x 23,6 mm) et 24x36 (dit FF). Et de nous faire plaisir en parfaite connaissance de cause et en toute lucidité.