D’abord, « le piqué », que signifie ce mot ? La notion de piqué, également désignée sous le terme d’« acutance », est utilisée en photographie et au cinéma pour désigner la qualité de détail d’une image. Le mot savant acutance renvoie à aigu, que l’on retrouve en anglais sharpness ou en allemand Schärfe (dont un voit la proximité avec l’anglais), ou même en russe резкость (rezkost,) qui, lui, ramène au rasoir. Ne dit-on pas en français d’un objectif très piqué que c’est un rasoir ?

Le piqué est donc une notion universelle. C’est la capacité d’un objectif à distinguer les détails et à les reproduire. Plus le piqué d’une image sera important, plus l’impression de netteté sera grande. Le piqué est un phénomène mesurable.

 

 

Autrefois

À l’époque argentique, le piqué, que l’on appelait aussi « pouvoir séparateur » se mesurait en lignes par millimètre (l/mm). Les meilleurs objectifs pouvaient atteindre 55l/mm, parfois plus. Les opticiens qui cherchaient à faire de bons objectifs disposaient de leurs crayons pour calculer de bonnes formules optiques. C’est de cette manière qu’ont été inventés les anastigmats, les achromats, les apochromats, puis les Sonnar, Plannar, Biotar, et autres Cassegrain et Maksoutov catadioptriques. Plus tard apparaîtront les formules retrofocus des objectifs à focales courtes…

L’autre atout des opticiens était de trouver de bons verres, que l’on fabriquait avec de bons sables que l’on pouvait aller chercher à l’autre bout du monde, et de les améliorer avec des terres rares – lanthane, thorium, fluorure de calcium – et autres composants des verres spéciaux à indice de diffraction, de réfraction réduit, aujourd’hui nommés ED, LD, ULD…
Un des autres chemins « miracles » était le recours aux lentilles asphériques. Elles étaient faites à la main, extrêmement délicates à produire, avec un rebut important. Donc elles étaient hors de prix et peu utilisables commercialement.

Quand les Japonais ont su « banaliser » (*1) la production de ces AL (aspherical lenses), les progrès en optique ont franchi un grand pas. Les premières lentilles hybrides -verre organique (noble) / verre synthétique (vulgaire) ont fait se moquer certains milieux photographiques européens. Ils ont fait « Beurk ! » Ils ont fini par digérer en se mettant au régime japonais.

Argentique. Ektachrome. Objectif Taïr3 4,5/300mm à main levée.

Argentique. Ektachrome. Objectif Taïr3 4,5/300 mm à main levée. Rouen ~ 1960

 

Argentique. Objectif Hélios44 -2,8/52mm. Le pare-soleil vignettant est volontaire.

Argentique. Kodachrome II. Objectif Hélios44 -2,8/52 mm. Rouen ~ 1960
Le pare-soleil vignettant est volontaire.

 

Argentique. Ektachrome. Objectif Jupiter 11-4/135mm

Argentique. Ektachrome. Objectif Jupiter 11-4/135mm. Etretat ~ 1960

 

Argentique. Ektachrome. Objectif Taïr3b -45/300mm; ~1970

Argentique. Ektachrome. Objectif Taïr3b 4,5/300 mm. Etretat ~ 1970

 

Argentique. Velvia. Objectif Tamron SP 2,8/70-200mm. circa 1985.

Argentique. Velvia. LX – Objectif Tamron SP 2,8/70-200mm. circa 1985.

 

Argentique. Velvia. Z-1- Zénitar 2,8/16mm. circa 1990.

Argentique. Velvia. Z-1 Zénitar 2,8/16 mm. circa 1992.

 

 

Aujourd’hui

Avec l’arrivée du numérique, le rapport au piqué a changé. D’abord la façon de mesurer le piqué a été bouleversée. C’était désormais mesuré en pixels / mm. Cette mesure changeait avec chaque capteur. Ceux qui publiaient les tableaux de piqué ont été obligés d’indiquer avec quel boîtier la mesure avait été réalisée. Puis on a donné une échelle de qualité. Généralement agrémentée de couleurs pour en rendre la lecture pertinente. Dans le même temps, les ingénieurs en charge de développer les capteurs ont poussé le piqué plus loin que jamais leurs prédécesseurs chimistes n’avaient pu le faire avec les émulsions.

Parallèlement leurs collègues opticiens ont exploré tous les domaines où étaient possibles des améliorations optiques : précision des montages mécaniques et mécanoptiques, traitement des surfaces optiques et mécaniques, amélioration mécanique des diaphragmes… Le retour à l’utilisation élargie des verres ED, LD, ULD montre que ces améliorations ont dû atteindre leurs limites.

Numérique. Pentax *Ist Ds - FA* 2,8/28-70, à main levée. 2005.

Numérique. Pentax *Ist Ds – FA* 2,8/28-70, à main levée. 2005.

 

Numérique. Pentax *ist Ds-FA*28-70 à 3200 ISO à main levée. 2005.

Numérique. Pentax *ist Ds-FA* 28-70 à 3200 ISO à main levée. 2005.

 

Numérique. K-10 -FA4/20-35mm. 2008

Numérique. K-10 – FA 4/20-35 mm. Vercors 2008.

 

Numérique. K-5 -FA4/20-35mm Rome 2011

Numérique. K-5 -FA4/20-35mm Rome 2011

 

Numérique. K-1 -TamronDi 2,8/28-75mm. La Rochelle 2016

Numérique. K-1 -Tamron Di 2,8/28-75mm. La Rochelle 2016

 

Numérique. K-1 -Tamron Di 2,8/28-75mm. Paris, fontaine de l'Observatoire, 2016

Numérique. K-1 -Tamron Di 2,8/28-75mm. Paris, fontaine de l’Observatoire, 2016 photo fortement cropée

 

Numérique. K-1 - FA 4/20-35mm. Massy grand ouest, 2016

Numérique. K-1 – FA 4/20-35 mm. Massy grand ouest, 2016

 

 

L’évolution de la place de l’image dans la société

A vraiment changé la donne. L’image y occupe désormais une place centrale, avec l’argent. Pas les sels d’argent, l’argent monnaie. Et donc avec l’image, la photographie a pris une autre place dans la société. Autrefois aimable passe-temps de luxe, activité d’information aux acteurs-photoreporters groupés en agences, c’est devenu un secteur économique comme un autre. Il a été investi par les fonds d’images, dont une partie provient des images de particuliers récupérées gratuitement, mais en toute légalité. C’est devenu un lieu économique où l’on peut « faire de l’argent ».

C’est devenu aussi un secteur économique au sens de marché à exploiter, avec ses règles de renouvellement des produits, sans qu’il soit vraiment besoin d’obsolescence programmée. La technologie des capteurs et leur avancée permanente la rendent inutile. Le remplacement des objectifs a suivi. Les capteurs de plus en plus pointus nécessitaient des objectifs de plus en plus pointus. C’est assez vrai pour les objectif antérieurs à 2000. Mais ce n’est pas toujours aussi vrai qu’on le dit, mais puisque ça marche… C’est entré dans la tête des gens… Un marché, c’est aussi des consommateurs qu’il faut satisfaire en leur fournissant ce qu’ils attendent ou qu’on leur présente comme tel. Rappelez-vous le slogan : « Vous l’avez rêvé ? Sony l’a fait ! » Dans ce cadre de marché, la relève des reflex à objectifs interchangeables par les « objectifs à boîtiers interchangeables » est une aubaine.

Dans ce même cadre de marché, les ingénieurs qui dorénavant s’occupent de la photographie ont globalement compris (*2) que le couple objectif-capteur est fondamental. Secondés par les communicants ils ont compris également que la qualité des photos n’est pas seulement due au piqué de l’objectif, mais aussi au contraste local, au micro-contraste (réglage clarté) et au traitement du signal produit par le capteur. (réglage netteté – détail – diamètre).

DxO PhotoLab, outils de réglages de la clarté, micro-contrastes et autres

DxO PhotoLab, outils de réglages de la clarté, micro-contrastes et autres

 

Dans le même état d’esprit, il y a quelques années, un magazine photo avait parlé de piqué visuel. Ce concept n’a pas grand-chose à voir avec la qualité optique d’un objectif, mais il est opérationnel et indubitablement lié au complexe objectif-capteur. Désormais dans une photo, l’objectif n’est plus qu’un élément constitutif du résultat parmi d’autres. Il faut en prendre acte. Sans nostalgie, factuellement. Avec lucidité. La lucidité qui pousse à rappeler quelques points toujours vrais dans la réalité numérique, comme ils l’étaient dans la réalité argentique.

 

 

Voir les choses avec lucidité

1-1 Les objectifs sont tendanciellement moins bons sur les bords du champ qu’au centre.
1-2 Les objectifs sont toujours moins bons à la PO. Ils donnent leurs meilleurs résultats à f:5,6 – f:8. Cette constatation peut connaître des variations, mais reste valable globalement.
1-3 Les zooms ont fait des progrès phénoménaux ces 20 dernières années, mais les focales fixes restent toujours plus performantes. Pour des raisons de formule optique.

2-1 Les objectifs de création récente sont, dans leur grande majorité, d’une qualité supérieure à ceux que l’on produisait il y a 20 ou 30 ans. Les moyens de production ont fait de progrès colossaux – conception aidée par ordinateurs – très grande précision des bancs de montage assistés par laser – nano-processus mécaniques et traitements optiques – régularité de la production. Mais cela n’empêche pas qu’il y ait eu des objectifs exceptionnels à cette époque. On les a parfois oubliés.
2-2 La rentabilité commerciale ayant fait, elle aussi, d’énormes progrès, ses impératifs peuvent infléchir les cahiers des charges des constructeurs. Et produire « le meilleur objectif possible » peut devenir parfois produire « le meilleur objectif commercialement possible ». « Les temps changent » comme le chantait un prix Nobel de littérature.

L’autre forme de lucidité est celle qui consiste à reconnaître les acquis fantastiques du numérique. Prenons un exemple : en argentique pour modifier le rapport de contraste entre les hautes et les basses lumières dans une photo, il fallait masquer au tirage, le plus souvent pour retenir les basses lumières et insoler plus les hautes lumières. C’était une opération délicate, pratiquement impossible si la limite entre des 2 zones était complexe ou pire encore si les zones étaient multiples et imbriquées. C’était une opération délicate, longue et dépendant de l’habileté du tireur. Surtout elle était irréversible. Si l’opération n’était pas menée à son terme avec succès, tout était à reprendre à zéro, le temps était perdu, le papier aussi.

Avec le numérique c’est une affaire de curseurs à déplacer qui prend quelques secondes. Éventuellement avec utilisation du lasso et de calques. Son résultat est immédiatement visible, et tout le processus est réversible pas à pas. C’est tout simplement magique. Du coup c’est aussi la porte ouverte à tous les excès. Ces excès ne doivent cependant pas masquer la somme des + que le numérique à apportés à la mise au point (AF), à la mesure de lumière (Æ), à la balance des blancs (BdB), à la gestion du ou des flashes, à la montée en ISOs réel et au Post-Traitement de l’image. Toutes ces avancées sont à notre service. Ne boudons pas notre plaisir.

 

Il reste à parler de l’évolution du piqué. Cela fera l’objet d’une deuxième partie de cet article.

 

 

(*1), Mais pas démocratisé, ne rêvons pas.
(*2) C’était déjà compris auparavant, mais de façon morcelée, les opticiens et les chimistes cherchaient tous l’amélioration, mais chaque branche de son côté.

 

Crédit photographique : © Valia  –  L’image de tête d’article a été prise au K-1 + FA 4/20-35mmAL en 2017.