Qu’est-ce qu’un photographe coloriste ?

Posée en ce début du XXIe siècle, la question « Qu’est-ce qu’un photographe coloriste ? » peut sembler incongrue, tant la photographie couleur est dominante actuellement. Pourtant il y a une nette différence entre la photographie couleur et la photographie « coloriste ». On ne parle pas tant de photographie « coloriste » que de photographe coloriste. Donc qu’est-ce qui caractérise un photographe coloriste ?

 

Le paradoxe

C’est ce qui caractérise d’abord le coloriste. En effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, le coloriste ne s’attache pas qu’à la couleur, mais aussi beaucoup à la structure, ou aux structures de sa photo. Et aussi bien sûr au lien entre cette ou ces structures et la ou les couleurs. C’est en ça que réside le paradoxe, de façon assez récurrente, dans de très nombreuses photos de quasiment tous les coloristes, malgré leurs différences, à l’exception de leurs portraits.

On a donc des photos où graphisme et couleur cohabitent, c’est-à-dire habitent ensemble, se combinent pour rendre la photo plus forte. Pour que cette combinaison fonctionne bien, il convient qu’elle soit limitée à une ou deux couleurs. Ce qui donne, le plus souvent, des photos assez dépouillées, à la structure d’autant plus forte qu’elle est simple. Les plus emblématiques dans ce type de photos ne comportent souvent qu’une seule ou deux couleurs très présentes.

 

La ou les couleurs dominantes

Ces couleurs sont le plus souvent vives, très saturées. Elles forment le point fort de la photo.

Selon les auteurs ces zones colorées dans la photo sont naturelles, à New York par exemple, ou dans les clichés indiens de Steve Mac Curry, ou bien saturées artificiellement, chez le même Mac Curry par exemple. (Voir photos plus loin)

Le décor, naturel ou arrangé

L’aspect naturel ou pas des décors de photos dépend du lieu où est faite la photo. New York se retrouve dans les photos de trois grands coloristes, d’abord parce qu’ils y ont vécu, mais aussi parce que c’est un écrin qui offre structures et couleurs naturellement combinées. Mais d’autres lieux peuvent nécessiter des arrangements de décor. Ce qui semble avoir été le cas dans certains clichés de John Batho. Cela donne des clichés totalement différents, mais tous aussi « coloristes ». Par contre, nombre de photos « coloristes » ont une caractéristique commune : la sous-exposition.

La sous-exposition

C’est une méthode qu’utilisent volontiers les coloristes pour densifier leurs couleurs et par là même les saturer naturellement. Cela commence avec Ernst Haas, que nombre de critiques ou historiens de la photographie s’accordent à qualifier de « père de la photo couleur ». Cela continue avec Saul Leiter. On le retrouve également chez Marco Fontana.

Paysage d'Ernst Haas - cliché d'école qui se passe de commentaire !
Paysage d’Ernst Haas – cliché d’école qui se passe de commentaire !

 

Cette méthode est d’ailleurs très couramment utilisée de façon légère (compensation -0,3 ou -0,7) par nombre d’entre nous. Sans que cela fasse de nous des coloristes pour autant ! Chez les coloristes, par contre, c’est plutôt -1 ou -1,5 qui a dû être utilisé. Ou trouve aussi chez eux un goût largement partagé pour les prises de vue tardives ou nocturnes. Ce qui enveloppe bien évidemment les clichés dans un flou qui ne gâche rien…

Ernst Haas - New york-2
Ernst Haas – New York -2
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Saul Leiter -New York
Marco Fontana – paysage
 

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Bruno Barbey – Chine 1980

Les couleurs de prédilection des coloristes

Pour des raisons fort compréhensibles, les coloristes aiment bien les couleurs chaudes et vives – le rouge, l’orange et le jaune. Ces couleurs éclatent plus facilement, plus efficacement que les autres. Donc elles sont plus recherchées dans la réalité pour construire des photos « coloristes ». En fait toutes les couleurs peuvent jouer le rôle de composante principale du moment qu’elles bénéficient d’un bon éclairage qui leur permet de ressortir. Et c’est là que la nature est cohérente. Nous avons dans de précédents articles parlé des bonnes heures pour faire de bonnes photos. Et les meilleures heures (et les plus commodes) se trouvent être les heures de soirée, où justement la lumière est chaude non pas en température physique, mais en température de couleur. Les choses sont bien faites, ne trouvez-vous pas ? C’est exactement ce que l’on rencontre chez Ernst Haas, Saul Leiter, ou Bruno Barbey. Bien sûr, cette condition se trouve automatiquement réglée pour les photos en studio, comme celles, publicitaires, de Guy Bourdin. Ce qui reste incontournable, c’est la préférence pour les couleurs vives, quelles qu’elles soient.

Ernst Haas - New York - combinaison de la compo et des couleurs
Ernst Haas – New York – combinaison de la compo et des couleurs
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Saul Leiter – New York street – photo de rue
pkb_photographe-coloriste_Bruno Barbey - Maroc 1985
Bruno Barbey – Maroc 1985
pkb_photographe-coloriste_Bruno Barbey - Guerre du Koweït 1991
Steve McCurry – Guerre du Koweït 1991

 

Note introductive à la suite

Ce qui va suivre concerne (quasi *) exclusivement la photographie numérique. Et ne peut concerner la photo argentique que s’il s’agit de fichiers numériques obtenus par scannage de clichés argentiques.

A partir de tels fichiers il est possible de dé-saturer comme de saturer les couleurs d’un cliché, d’obtenir un N&B à partir d’un cliché couleur (**), de déboucher des ombres, de densifier des ciels un peu surexposés. Il s’avère que même des scans de diapos en Jpeg peuvent être travaillés exactement comme des fichiers RAW, pour peu que leur nombre de pixels soit élevé… et que la diapo d’origine soit bonne. Ceux qui affirment le contraire ont dû avoir entre les mains des diapos de piètre qualité.

* Beaucoup de choses étaient également possibles en laboratoire argentique N&B, par contre en couleur la tâche était notablement plus compliquée, voire impossible, même en laboratoire professionnel.

** Seule la marque Leica produit des boîtiers conçus pour produire directement et exclusivement des photos N&B !

 

La décoloration partielle par désaturation

La méthode permet d’obtenir des photos où seule une couleur est conservée dans une photo devenue entièrement N&B. C’est un moyen très pratique obtenir des clichés coloristes, dont l’effet saisissant peut masquer des lacunes quant à leur composition intrinsèque. En désaturant complètement toutes les couleurs d’une photo vous obtenez un N&B neutre. En désaturant de façon différenciée les couleurs vous obtenez des N&B plus ou moins chauds ou froids. Cette méthode est connue de tous les utilisateurs de logiciels de PT comme LightRoom, pour ne citer que lui, avec toutefois des limites. Quant vous décidez de conserver une seule couleur dans une photo, vous conservez cette couleur partout où elle est présente dans votre photo, y compris la où vous ne souhaitez pas la conserver. Et c’est insoluble sauf avec un logiciel comme Photoshop, ACDSee-Ultimate 202 ou the Gimp, dans lequel l’utilisation de masques permet de conserver la couleur choisie dans la seule zone que vous avez choisie.

L’énorme avantage numérique apparait pleinement ici : le cut out chromatique est facile à réaliser, rapidement et sans risque.

La désaturation, couleur par couleur permet d’obtenir des clichés « coloristes » beaucoup plus facilement que les prises de vues naturelles. C’est un peu « de la triche », mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… En outre, vous pouvez choisir le taux de désaturation que vous souhaitez. Vous pouvez même choisir les proportions de désaturation, couleur par couleur, et mémoriser vos proportions pour les résultats qui vous conviennent : des N&B plus ou moins chauds (avec des oranges pas totalement désaturés), ou bien plus froids (avec des bleus pas totalement désaturés).

John Batho - cut out selon tout vraisemblance
John Batho – désaturation selon tout vraisemblance

 

Pour obtenir des photos coloristes, le processus inverse est également possible.

La « colorisation » par saturation

Cette méthode est l’exact inverse de la précédente. Mais attention, elle est nettement plus délicate à utiliser.

Dans un cliché couleur, elle permet de renforcer la couleur à mettre en avant. Elle permet aussi de renforcer d’autres couleurs. Les seules limites dans l’usage de la saturation dépendent de votre rapport avec le naturel, le réalisme. Dans le cas des coloristes ce rapport est assez « élastique ». Il a varié avec l’époque. A l’époque de l’argentique, saturer les couleurs n’était pas impossible, mais délicat, d’où la saturation citée plus haut. Cette élasticité avait donc des limites. A l’avènement du numérique, ces limites ont rapidement sauté grâce à la liberté décrite plus haut.

John Batho - exemple de composition coloriste
John Batho – bon exemple de composition coloriste
John Batho - La probabilité que ce cliché soit une mise en scène est élevée !
John Batho – La probabilité que ce cliché soit une mise en scène est élevée !

 

Le cas Mac Curry

Assez récemment une polémique s’est développée autour de Steve Mac Curry. Le photographe américain a été mis en cause pour des faits de manipulation de ses photos. Il s’agissait de saturation des couleurs, mais surtout de modification des images et plus particulièrement de suppression de personnages (secondaires). Avec d’un côté des réactions de rejet de ces « manipulations » et l’opprobre jeté sur le photographe, et de l’autre des réactions de déni et de minimisation de leur importance. De justification en un mot.

Les deux réactions sont (à mes yeux) aussi étonnantes les unes que les autres. Ont été dévoilés des clichés originaux et ceux publiés ensuite. La saturation des couleurs dans les seconds est évidente. Cette saturation, très vraisemblablement le résultat d’un Post Traitement, était évidente sans avoir besoin de voir les clichés d’origine. La réponse de Mac Curry incriminant le tirage fait sans sa connaissance a été maladroite. Mais elle était probablement plus due à l’effet de stupéfaction du photographe désarçonné par cette attaque qu’à autre chose. Quant aux suppressions de personnages secondaires, elle peut éventuellement se discuter, mais certainement pas dans les termes qu’a induits la polémique.

Steve Mc Curry - cliché initial -1993
Steve Mc Curry – cliché initial – 1993
Le même publié en 2009
Le même cliché publié en 2009

La réponse de Mac Curry : Le photoreportage, le Story Telling et la photo « coloriste »

Le photoreportage n’est pas un enregistrement neutre de la réalité. Il peut ne pas déformer cette réalité tout en ne lui étant pas totalement fidèle. Il est de toutes façons le reflet de la perception de cette réalité par le photographe. Cela fait partie intégrante du photoreportage. Oublier cela est naïf. Certaine façon de le faire savoir peut être cynique. Steve Mac Curry l’a peut-être été. Ce qui n’enlève rien à son talent. Par contre, découvrir cela de nombreuses années plus tard pose d’autres questions… au moins aussi sérieuses. D’autant plus que le caractère coloriste des photos de Mac Curry a toujours été évident et que ce caractère se démarque nettement du pur photoreportage. La maladresse initiale mise à part, les arguments de Mac Curry tiennent la route.

Un aparté sur la colorisation

Comme il vient d’être question de la saturation des couleurs, profitons en pour faire un rapide aparté sur la colorisation des photos en N&B. Cette pratique consiste en la transformation de photos en N&B en photos couleur.

Elle a été relativement à la mode dans l’entre-deux-guerres. C’est encore une pratique traditionnelle en Indonésie. Elle consiste à colorier (coloriser) à la main des tirages N&B sur papier pour leur donner des couleurs. Avec le numérique, outre Photoshop, il existe des logiciels qui font cela automatiquement. Citons ici trois d’entre eux : Image Colorizer, Colorise Sg et Algorythmia. Le processus est simple : on introduit un fichier N&B dans le logiciel, et après un certain temps de calcul, le logiciel vous rend une photo couleur. Ce qui n’a pas grand chose à voir avec la photographie coloriste.

Exemple de colorisation par Image-Colorizer
Exemple de colorisation par Image-Colorizer

Plaidoyer pour la diversité

On peut se demander pourquoi il y a si peu de photographes coloristes. La seule réponse qui résiste à l’analyse est qu’il semble bien que ce soit parce que c’est une discipline difficile. En tous cas qu’il est difficile d’être franchement coloriste. Ne serait-ce que parce que la nature n’offre que peu facilement l’occasion de faire de tels clichés. Ce n’est pas du tout par hasard que New York et ses taxis jaunes occupent une meilleure place dans la photo coloriste que Chicago dont les taxis ont une couleur crème beaucoup plus fade ou discrète au choix. On peut dire la même chose du Maroc que visiblement les photographes « coloristes » aiment bien aussi.

Et pourtant, parmi les peu nombreux coloristes on constate une diversité évidente, avec d’un côté Ernst Haas, Saul Leiter, Joel Meyerowitz, Bruno Barbey, d’un autre Marco Fontana, Guy Bourdin ; John Batho se situant ailleurs, et Gruyaert encore ailleurs, à la limite du colorisme. Cette diversité, parmi si peu de photographes (connus) ne peut être que source de bonheur pour tous les amoureux de la photographie et éventuellement un exemple à suivre.

  • CYv
    22 octobre 2021 at 13 h 35 min

    Merci pour cet article très intéressant.

    Je m’interroge sur le commentaire suivant : « John Batho – désaturation selon tout vraisemblance. »
    Pour moi il s’agit simplement d’une inversion, permettant passer un négatif en positif, ou l’inverse dans le cas présent.
    Le retour au positif : https://i51.servimg.com/u/f51/19/47/30/63/pkb_ph10.jpg

    Ou alors je suis passé à côté de quelque chose dans la démonstration…

    • Valia
      22 octobre 2021 at 13 h 45 min

      Bonjour, effectivement vous avez raison. Il s’agit bien d’une inversion, qui est tirée d’une série de John Batho. Chapeau bas. Valia

  • Clofoto
    25 octobre 2021 at 22 h 40 min

    Vous suggérez que la photographie argentique n’est pas frappé par le phénomène de couleurs accentués à la façon de Steve McCurry. Amateur de cette façon d’exprimer ses sentiments, je l’ai longtemps pratiqué à partir de négatifs couleur ou de positifs couleur. Une saturation excessive était et reste toujours possible. Pour preuve, Steve McCurry lui et son célèbre « Afghan girl » qui a contribué non seulement à sa carrière de Steve McCurry mais qui aussi aussi poussé à la percée du Nikon FM2 dans le milieu photographique. Allez-vous détruire mon commentaire ou bien m’indiquer que j’ai mal interprété vos propos ?

    • Valia
      29 octobre 2021 at 11 h 36 min

      Votre dernière hypothèse est la bonne. En effet j’ai écrit dans cet article : « * Beaucoup de choses étaient également possibles en laboratoire argentique N&B, par contre en couleur la tâche était notablement plus compliquée, voire impossible, même en laboratoire professionnel. » Et plus loin : « A l’époque de l’argentique, saturer les couleurs n’était pas impossible, mais délicat… ». Ce qui très loin de ce que Vous me faites suggérer. Mais si vous maîtrisiez la technique du labo couleur comme vous le dites, alors vous pouvez en être très fier. Dont acte.