Cette question « Qu’est qu’une photo intéressante ? » implique qu’il ne s’agit pas que des photos des autres, mais aussi d’une des siennes. Face à une telle question, nous devons nous pencher d’abord sur un point important. Comment est-il possible de prendre des photos sans savoir si elles sont intéressantes ou pas ?

À cette question, posée comme ça, il ne peut y avoir qu’une réponse : « Ce n’est pas possible ! »

 

 

Première piste : la photo émotion

Le problème n’est pas aussi simple qu’il paraît de prime abord. Il peut très bien arriver, il arrive même assez souvent, que l’on fasse une photo simplement parce qu’un endroit nous plaît, sans plus d’analyse. On bien pour immortaliser un moment important, particulièrement marquant, et l’endroit où il s’est produit. C’est la photo d’émotion, la photo réactive à chaud.

Si, après coup, on s’aperçoit que cette photo ne rend pas ce moment marquant ni l’endroit où il s’est déroulé, si elle ne fonctionne qu’avec un texte d’explication, il vaut mieux la garder pour soi. Éventuellement jusqu’à ce que d’autres photos viennent apporter du sens à cette première photo, si tant est qu’il soit possible de faire, plus tard, des photos qui parlent d’un lieu ou d’un évènement marquant passé.

Photo souvenir sur fond de Château de Versailles.

Photo souvenir sur fond de Château de Versailles.

 

Des photos similaires ont empli des centaines d’albums photo familiaux. Étaient-elles pour autant inintéressantes ?

 

 

Deuxième piste : le selfie

L’autre type de photos qui immortalisent un moment et un lieu : ce sont les selfies. C’est un genre photographique à part entière, où la question de savoir si la photo est intéressante ne se pose pas. Car le selfie est, par essence, intéressant puisque narcissique. Il est une preuve de son existence que le photographe se donne à lui-même. En tout cas une preuve de son existence de possesseur de smartphone, sinon de photographe. Ce qui n’est d’ailleurs pas le but.

Couple se prenant en selfie devant la cascade de Grand Galet

Couple se prenant en selfie (© fyve)

 

En tous cas le phénomène a donné naissance à une industrie accessoire : celle des bras pour smartphones. Et à de multiples points de vente pour ceux qui ont oublié d’emporter le leur dans leur périple touristique. Ces photos sont intéressantes au moins pour une ou deux personnes, sans compter les destinataires souvent éphémères. Mais le phénomène a des beaux jours devant lui, preuve qu’il n’est pas sans intérêt. Toutefois, ces selfies orneront-ils dans 10 ans des albums familiaux comme ceux qui sont évoqués dans la première piste ?

 

 

Troisième piste : la narration

Il existe encore une autre piste de photos qui fixent un évènement : les photos qui racontent une histoire, et qui n’existent que comme pièces constitutives de cette histoire, comme les clichés de Duane Michals. Mais ces clichés, plus encore que les séries, se construisent de manière anticipée, si ce n’est dès le début, du moins rapidement.

En tous cas pas après la dernière de la série. Une série qui est composée après coup n’est pas une série, c’est une rétrospective. Le plus souvent les rétrospectives ne sont pas organisées par le photographe lui-même et il n’assiste pas au vernissage… Ce n’est donc pas encore une piste satisfaisante.

Duane Michals - Chance meeting. 1970

Duane Michals – Chance meeting. 1970

 

 

 

Quatrième piste : la construction

Peut-être la solution est-elle dans la construction de la photo, de sa structure. Laquelle construction ne consiste pas à respecter des règles pour le plaisir de les appliquer. Ces règles existent pour aider à faire qu’un dessin, une toile, une photo soit équilibré – ou déséquilibrée, statique ou dynamique, harmonieuse ou non, dans sa capacité à mettre en avant un sujet.

Ces règles n’ont pas été inventées ex nihilo, elles sont le résultat de l’observation de la réalité, comme toutes les règles respectables. Les respecter ne garantit pas que les photos seront intéressantes. Cela donne seulement un maximum de chances pour créer les conditions d’une photo intéressante. Donc, on peut s’armer des outils permettant de créer des photos intéressantes, mais ce n’est pas forcément suffisant.

Alors il nous reste peut-être tout simplement à déterminer ce qui rend une photo intéressante.
Qu’est-ce qui peut rendre une photo intéressante ?

  • Le sujet, le thème
  • La mise en forme (ce que d’aucuns appelaient, et appellent encore, la forme)
  • L’originalité de l’un ou de l’autre
  • La rareté.

Commençons par le plus facile, paradoxalement.

 

 

La rareté

Être face à un phénomène, un évènement rare est surtout un grand moment de chance. Encore faut-il avoir son appareil avec soi, et avoir la présence d’esprit (et le temps) de shooter. Et de bien shooter. Cela ne procède pas seulement de la chance, mais aussi de l’exploit. Et du coup d’œil prédateur…
Mais un tel cliché n’est pas simplement intéressant, il est plus que ça… ou pas.

Ainsi la photo de l’attentat contre Ronald Reagan prise par Salgado est historique… Mais on ne voit pas Reagan. Sans le commentaire indiquant que c’est l’attentat contre le Président des États-Unis d’Amérique Ronald Reagan, cette photo est d’un intérêt… discutable, et certainement pas la meilleure du grand photographe qu’est Salgado.

Attentat contre Ronald Reagan du 31 mars 1981, par Sebastião Salgado.

Attentat contre Ronald Reagan du 31 mars 1981, par Sebastião Salgado.

 

 

L’originalité

Elle n’est pas tant liée au sujet, qu’à la façon de le regarder, donc de le voir, et de le traiter, de le cadrer, de le mettre en avant. Ce point est donc à la croisée de deux derniers points : la mise en œuvre et le sujet.

Photo minimaliste, coloriste, intrigante.

Photo minimaliste, coloriste, intrigante.

 

Cette photo peut être jugée intéressante par son originalité – découlant de son côté intrigant, on ne sait pas, ou en tout cas pas tout de suite, ce qu’elle représente. Mais certains spectateurs n’aiment pas du tout les photos pas immédiatement identifiables, aussi peu intéressantes que les devinettes.

 

 

La mise en œuvre ou mise en forme

Pour faire simple, c’est la façon de construire sa photo, de la cadrer, c’est à dire respectivement « mettre des choses dans sa photo et en enlever. » (1*) C’est structurer son espace -ses plans, ses fuyantes- jouer avec la lumière, ses répartitions clair/sombre, le caractère général de cette lumière -dominante sombre/tragique ou claire/joyeuse/heureuse ou carrément Low Key/High Key, N & B ou couleur.

 

 

Le sujet

Ce peut être :

  • un portrait dans ses variantes :  individuel (de personnage connu, de type social (SDF, migrant, malade…), professionnel, ethnique ; ou de groupe (sportif, amical, familial…) (voir l’article le portrait quel fond )
  • du reportage : géographique, thématique (voir ci-dessus), animalier, touristique…
  • de la nature morte
  • de la street   (voir l’article sur le sujet)
  • de l’urbex, des ruines, ou des chantiers de construction… (voir l’article sur l’urbex)
Nature morte jouant sur le graphisme des cercles, la couleur jaune dominante et l'impression de flottement de la coupelle à sucre.

Nature morte jouant sur le graphisme des cercles, la couleur jaune dominante et l’impression de flottement de la coupelle à sucre. Cliché Valia ©

 

Portrait de Donald Sutherland par Jeff Vespa en 2015

Portrait de Donald Sutherland par Jeff Vespa en 2015

 

Portrait de Ernst Hemingway en 1957.

Portrait de Ernest Hemingway en 1957.

 

Les deux photos précédentes sont intéressantes non seulement par la personnalité des modèles, mais aussi par le traitement de la lumière, fortement contrasté pour la première, plus tonal pour la seconde.

 

Portrait de Victor Hugo dans une posture proche de celle du penseur de Rodin.

Portrait de Victor Hugo dans une posture proche de celle du penseur de Rodin.

 

Le portrait de Victor Hugo, lui-aussi, n’est pas seulement intéressant pas la célébrité du sujet, mais aussi par son traitement, propre et pourtant totalement différent de celui de Sutherland et la posture du modèle.

 

 

Élargissement

Passons de nos pistes à une grande voie de réflexion : une photo intéressante peut se voir de deux points de vue :

Le point de vue de l’émetteur, celui du photographe qui a trouvé quelque chose d’intéressant à photographier, ce que venons de voir par le menu.

Le point de vue du récepteur, celui du spectateur, auquel on propose quelque chose de réputé intéressant. Cela peut l’intéresser, le choquer, comme le laisser indifférent, ce qui est la pire réaction pour le photographe. Comme il se trouve qu’aucun d’entre nous n’est obligé ni encore moins contraint de s’intéresser à tout, la rencontre des goûts, penchants et intérêts de l’émetteur et du (des) récepteur(s) ont des probabilités de se rencontrer qui peuvent varier de 0-10 % à 90-100 %.

En fait la photo intéressante est quelque chose de terriblement subjectif.

Vous aurez sûrement remarqué deux choses :

  • Quand on montre des photos rapportées de pays étrangers connus et réputés (pour une raison ou pour une autre) elles sont toujours plus intéressantes que celles que nous rapportons d’Auvergne ou pire d’Armentières ou de Bois-Colombes.
  • Quand on rencontre des personnes qui sont intéressées par nos photos, nous les trouvons tout de suite très intéressantes. Les personnes bien sûr, les photos nous les trouvions déjà intéressantes.

Pour sortir de ces situations parfois frustrantes, je vous propose de nous intéresser à un sujet plus objectif : la photo qui fonctionne.

 

 

(1*) dans « Petite philosophie pratique de la prise de vue photographique ». Entretiens de Jean-Christophe Béchet avec Pauline Kasprzak. 2014 – Éditions PLUS