Dans la première partie de l’article sur la Nostalgie de l’argentique, nous avions évoqué les raisons qui peuvent pousser certains photographes à préférer la « bonne » vieille pellicule au capteur numérique. L’approche statistique montrait que ce n’était pas forcément de la nostalgie. Dans un autre article plus ancien, sur les routards français, héritiers de la Beat Generation (voir ici) nous avions déjà constaté le fait. Qui sont donc les nostalgiques de l’argentique ?

 

Qui sont les nostalgiques de l’argentique ?

Il s’avère assez clairement que les photographes pratiquant actuellement l’argentique ne sont pas principalement de vieux photographes blanchis dans les vapeurs d’hyposulfite. Loin de là. Le groupe le plus nombreux de ces « argentiques » est formé principalement par des trentenaires. Donc des jeunes. On trouve, bien sûr, des photographes plus âgés, mais ce sont plutôt des individus isolés, ne formant pas un groupe statistiquement visible. Le groupe le plus nombreux, par contre, est celui des photographes qui ont commencé avec le numérique. Certains ont transhumé assez vite vers la pellicule. D’autres ont observé le numérique et choisi d’entrer dans la pratique photographie avec l’argentique. Ce qui est intéressant c’est que ces jeunes ne sont pas sectaires, ils peuvent faire cohabiter dans leur pratique des boitiers argentiques, des boitiers numériques, et leur smartphone. Par contrecoup, ce qu’ils disent pour expliquer leur choix a plus de poids, en tous cas mérite d’être respecté. Mais le plus simple est certainement de les entendre.

 

 

 

Léo d'Oriano

Léo d’Oriano

Léo d’Oriano [professionnel – pratique la mode et le portrait. basé à Paris. a « sévi » en Wales, Ireland, England, Italy, Chile, Thailand, China, USA .. Instagram]
« Avant de travailler pour i-D, je ne faisais pas trop de portraits. Aujourd’hui je ne fais plus que ça ! Ce qui me plait dans la pratique de l’argentique, c’est qu’après avoir pris la photo, j’ai tendance à regarder le modèle dans les yeux. Au numérique, je regarde plus facilement l’écran de l’appareil pour voir le rendu instantanément. Je suis persuadé que concernant les portraits, shooter à l’argentique me force à mieux « comprendre » le modèle. Le rapport est tout de suite beaucoup plus doux. »

Photo Léo d'Oriano ©

Photo Léo d’Oriano ©

photo Léo d'Oriano © "Après la pluie" - Thaïlande

photo Léo d’Oriano © « Après la pluie » – Thaïlande

 

 

 

Emanuele Fontanesi

Emanuele Fontanesi

Emanuele Fontanesi [professionnel – pratique la mode et le portrait .Instagram]
« Pourquoi l’argentique ? Parce que le rendu a un plus fort lien avec la réalité. L’image argentique a le statut de trace, l’image numérique de calcul. On ne ressent pas les chose aussi puissamment. Si on est un adepte, comme moi parfois, du « c’était mieux avant », l’argentique a le pouvoir de nous faire voyager dans le passé. »

 

Emanuele Fontanesi -couverture de magazine

Emanuele Fontanesi -couverture de magazine

 

 

 

David Luraschi

David Luraschi

David Luraschi [professionnel – pratique la mode et le portrait .Instagram]
« Mon rapport à la photographie s’est développé et continue d’évoluer à travers la pratique de l’argentique. C’est une démarche naturelle et le processus avec lequel je me sens le plus à l’aise. Cela dit, je n’ai rien contre le numérique – la preuve, je prends souvent des photos avec mon téléphone ! Avec l’argentique, je suis plus avec la personne que je photographie qu’avec mon écran. Je ne me projette ni dans la passé, ni dans le futur. Seulement dans le présent. L’argentique a tout à voir avec le temps. »

 

photo David Luraschi © -Anti-street style

photo David Luraschi © -Anti-street style

 

 

 

Yves Drillet

Yves Drillet

Yves Drillet [professionnel – pratique le portrait, les paysages urbains, les projets. Basé à Rennes. Instagram]
« Le film a des qualités de rendu tout à fait particulières. En couleurs, on peut obtenir une gamme étendue du chaud au froid selon la lumière qui reste toujours très vivante. Alors qu’en numérique le rendu est plus froid avec peu de modelé, du moins de mon expérience. Elle permet de tenir une grande intensité dans le temps de la prise de vue et dans le cadre d’un portrait, elle demande une concentration totale du photographe et du modèle dont découle une plus forte intimité. Avec le numérique on est plus enclin à se laisser distraire en regardant les photos qu’on vient de faire, on négocie trop avec le réel, la pureté d’un regard se perd vite quand on mitraille 20 photos à la minute. »

Yves Drillet portrait ©

Yves Drillet portrait ©

Yves Drillet portrait 2 ©

Yves Drillet portrait 2 ©

 

 

 

Alice Rosali

Alice Rosati

Alice Rosati [professionnelle – pratique la mode et le portrait. Instagram]
« Je ne suis pas un de ces puristes qui dénigre le digital, bien que j’aime shooter à l’argentique pour sa magie, l’attente, le doute, la surprise et la concentration des sensations que cette pratique exacerbe. Il faut avoir les idées claires lorsque l’on shoote à l’argentique, il suffit d’un ou deux « click ». Après chacun son style, argentique ou numérique. Tout dépend du sens qu’on accorde à la magie de l’image. »

Alice Rosati © -Katya Riabinkina

Alice Rosati © -Katya Riabinkina

Alice Rosati © - Suzanna Bijoch

Alice Rosati © – Suzanna Bijoch

 

 

 

Raffaele Cariou

Raffaele Cariou

Raffaele Cariou [professionnel -pratique la mode et le portrait, travaille pour diverses revues de mode.2 . Instagram]
« La pratique argentique est en quelque sorte, un retour aux fondamentaux : elle demande de la concentration, de l’assiduité et provoque une certaine excitation. Elle ne pardonne ni le doute, ni l’erreur. Paradoxalement, elle est plus organique, douce et sensuelle que sa descendante numérique qui est froide et d’un pragmatisme terrifiant. Il y a aussi et surtout, le plaisir d’oublier ses images et de les redécouvrir au développement, la pratique du laboratoire permettant d’une part un réel contrôle sur le processus de création et du même coup, une déconnexion temporelle avec l’essence du médium. »

photo Raffaele Cariou ©

Photo Raffaele Cariou ©

 

 

 

Andrea Montano

Andrea Montano

Andrea Montano [non professionnel – encore au stade Instagram]
« Ma pratique du réel relève d’une certaine fascination pour le matériel. Quand je prends un film 120 en main je le soupèse; je le sens, je le regarde, il y a un truc qui m’excite, c’est physique. Même quand je le mets dans mon boitier, j’aime qu’il soit très tendu, à la limite de craquer, j’essaye de me faire croire que c’est pour gagner une pose mais en vrai il y a autre chose. Quand je prends des photos je suis en contact avec mon sujet, je le regarde, je reste concentré sur la lumière, comment ça tape, les ombres; je suis dans le noir, tout ça reste un gros secret pour tout le monde, on fait semblant, on prend des poses, mais on ne sait pas trop ce qui ce passe en fait. C’est un jeu qui nous met un peu tous mal à l’aise mais auquel on aime bien jouer. »

Andreal Montano © couverture du 1er disque de Halo Maud

Andreal Montano © couverture du 1er disque de Halo Maud

 

 

 

Axel Morin

Axel Morin

Axel Morin [professionnel, photographe et vidéaste (Apple) basé à Paris. Instagram]
« Je travaille essentiellement à l’argentique pour des raisons assez simples. La première car le numérique est trop aseptisé à mes yeux. La seconde, parce que l’argentique m’oblige à mieux réfléchir à mes compositions, essentielles à ma réflexion photographique. Je m’efforce de capturer l’essentiel – c’est un moteur inhérent à ma pratique et ma création. »

Axel Morin © "Once upon a time in America"

Axel Morin © « Once upon a time in America »

 

 

 

Pec Petaja

Pec Petaja

Tec Petaja [professionnel – pratique le portrait, le mariage. travaille pour des revues comme Harper’s Bazaar. Instagram]
« J’ai commencé avec l’argentique et lorsque je suis passé au numérique à l’université, je me suis rendu compte que je n’obtiendrais jamais le look et l’esprit que je voulais. Après avoir passé des heures derrière un ordinateur pour essayer d’obtenir le look « pellicule », j’ai su qu’il fallait que je repasse à l’argentique, sinon je ne serais jamais satisfait du résultat de mes photos. La plupart des gens qui voient une photo argentique sentent qu’il y a quelque chose de différent et l’adorent sans trop savoir pourquoi, et la plupart du temps, c’est parce qu’elle a été photographiée sur pellicule. Ces dernières années, je me suis beaucoup amusé à imposer mon style et je ne reviendrai sans doute jamais au numérique. »

photo Tec Petaja ©

photo Tec Petaja ©

 

 

 

Carissa Gallo

Carissa Gallo

Carissa Gallo [ professionnelle -pratique le portrait, travaille avec des revues .2 et des sites comme Lomopedia. Instagram]
« Je ne m’y connais pas exceptionnellement bien en technologie, alors c’est peut-être ce qui est le plus logique pour moi. Je trouve que les résultats obtenus sur pellicule sont généralement plus en accord avec ce que j’espère et ce que j’imagine. J’adore la dose supplémentaire de réflexion qui va avec la travail de composition et de photographie – surtout quand on est conscient de payer pour chaque image ! »

 

portrait -Carissa Gallo ©

portrait -Carissa Gallo ©

 

 

 

Geoff Jensen

Geoff Jensen

Geoff Jensen [amateur, pratique le paysage urbain – basé à Moscou. Instagram]
« J’utilise l’argentique parce qu’il a une bonne texture, et parce qu’on est obligé de bien réfléchir pour composer un portrait ou un paysage comme il faut, à cause du nombre limité de clichés restant dans l’appareil. Il y a un effet thérapeutique à photographier deux ou trois clichés qui fonctionneront plutôt que 17 médiocres, et de ne pas avoir à me dire que je vais devoir utiliser Photoshop par la suite. »

 

 

 

 

Travis Elborough

Travis Elborough

Travis Elborough [écrivain britannique, auteur à succès (« Atlas des lieux improbables » traduit en français…) journaliste publié par les plus grands journaux anglophones, photographe amateur (portraits d’écrivains…)]
«Je suis lié à la pellicule par habitude, à cause de mon âge et de mon côté têtu. Il est facile de devenir fétichiste de l’argentique. Ou alors c’est moi qui trouve facile d’en devenir fétichiste.Tout le travail de bricolage autour du processus pour charger la pellicule, la faire avancer et photographier et le déclencheur sur mon appareil principal, un vieil Olympus OM1, sont si concrets, métalliques et lourds, qu’on vous pardonnera d’avoir occasionnellement l’impression d’utiliser un vieux pistolet Smith & Wesson, puis le fait de rembobiner la pellicule et de la sortir de l’appareil sans l’exposer…
Chaque pellicule devient pratiquement un rite…<  > … Avec l’argentique vous n’avez que 24 ou 36 poses par bobine… J’ai le sentiment, mais peut-être que je me trompe, que c’est ce qui vous fait réfléchir avant de prendre une photo. Mieux vaut ne pas gâcher trop de poses inutilement. Mais peut-être qu’avant tout, l’argentique est délibérément aléatoire – et ainsi il peut ajouter à la vie autant de joies que de déceptions. Jusqu’à ce que votre pellicule soit développée, vous n’avez aucun moyen de savoir si ce que vous avez pris va ressortir et si cela va être une bonne photo. En cela l’argentique reste mystérieux et plutôt magique. Et puisqu’une pellicule peut prendre du temps à terminer ainsi qu’à être développée, je trouve que c’est un antidote parfait à l’immédiateté ambiante que l’on connait de nos jours. »

portrait par Travis Elborough ©

portrait par Travis Elborough ©

 

 

 

Que peut-on tirer des ces 12 témoignages ?

Tout d’abord que la personnalité et la sensibilité de chacun d’entre eux montrent une grande variété. Ils ne forment pas du tout un groupe homogène. Certes il y a des points communs dans leur pratique (professionnelle) pour nombre d’entre eux. Beaucoup travaillent pour la mode et pratiquent le portrait. Ce qui est très logique, la photo de mode étant souvent une forme particulière de portrait, quand elle n’est pas tout simplement du portrait. Et la mode est un domaine qui emploie des professionnels et pas les photos de fonds type Getty. Mais, s’ils ont en commun la mode, leur rapport à la photo, et à l’argentique plus particulièrement, n’est pas uniforme pour autant. On y trouve cependant des points communs. Avec des mots différents, ils pointent souvent une spécificité très forte de l’argentique dans le rapport au sujet vivant, au réel que l’on regarde, alors qu’avec le numérique c’est son image que l’on regarde. Ici le possessif « son » rattache plus le photographe à lui-même qu’à son modèle. La pratique montre avec beaucoup de force que ce phénomène nous concerne et nous contamine plus ou moins tous de façon plus ou moins profonde.

Un autre point commun à nombre de ces (jeunes) photographes est ce qu’ils disent de l’attente dans ses différentes formes concrètes. La photo n’existe concrètement qu’avec la découverte de sa réalisation développée. Elle devient alors quelque chose de vraiment réel. Alors que la photo numérique n’est le plus souvent qu’un fichier, truc irréel, qu’on ne peut pas décemment appeler « objet ». Ce fait là met en place pour chacun de nous un rapport très particulier à la photo, que nous en soyons conscients ou non. Emanuele Fontanesi le dit très bien avec sa formule : « L’image argentique a le statut de trace, l’image numérique de calcul. » Dont une des conséquences est que les manipulations, difficiles à l’époque argentique, sont devenues un jeu d’enfant avec le numérique, un peu comme la post-vérité, dont un des noms est « infox ».

Enfin nombre d’entre eux pointent les rendus différents de l’argentique et du numérique. Et même si certains logiciels de Post-Traitement « offrent » la possibilité de traiter les RAW pour leur donner un rendu de pellicules argentiques; certains utilisateurs ont constaté que ces rendus d’une même pellicule diffèrent d’un logiciel à l’autre, ce qui montre bien qu’on est loin de ce rendu argentique des pellicules réelles.

Le dernier point enfin est qu’aucune approche n’est meilleure que l’autre. La meilleure est celle qui permet à chacun de donner le meilleur de lui-même et lui apporte le plus de satisfaction. Ce qui est une des conditions indispensables pour donner le meilleur de nous-mêmes.

 

 

Nota 1: Ces interviews sont citées ici sans aucune correction orthographique ni stylistique. Elle n’ont pas été choisies pour conforter une thèse ou une autre. Elles sont un matériau brut qui n’engage pas l’auteur, mais au contraire l’ont obligé à réfléchir.

Nota 2: Les portraits Instagram des photographes (vignettes rondes) sont souvent des clins d’œil dérisoires, dont l’auteur de l’article ne saurait être tenu pour responsable. Elles sont souvent les seules images des photographes et ne sont pas agrandissables pour des raisons de qualité… Pour les autres cliquer sur l’image.