Cette controverse – rafale vs coup d’œil – est aussi vieille que la capacité des boîtiers à déclencher en rafale. Cette capacité est beaucoup plus ancienne que nombre d’entre nous l’imaginent. Le premier 24×36 opérationnel est le Léningrad de 1956, qui comporte un obturateur, entraîné par un gros ressort d’horlogerie, capable de faire 12 photos en 4 secondes.

Les appareils capables de « shooter » en rafale se généralisent dans les années 70. Ils utilisent en général pour cela un winder ou un moteur additionnel électrique qui se visse sous le boîtier. La plupart comportent une poignée qui remonte devant le côté droit du boîtier, dotée à son sommet d’un déclencheur qui se substitue à celui du boîtier. La pellicule de 35mm du format 24×36 est au départ une pellicule cinéma et celui-ci, à cette époque, est déjà capable de fixer 24 images par seconde. La tentation de la rafale était trop grande pour qu’on lui ait résisté.

Ce qui au départ, n’était qu’une prouesse technique va devenir un must. Le bruit des rafales des Nikon des photographes de presse des années 70 est devenu rapidement un critère de qualité. En tout cas un argument de vente.

Léningrad -GOMZ. Moteur entraîné par un gros ressort d'horlogerie logé dans le cabestan d'entraînement, à gauche sous la grosse molette.

Léningrad -GOMZ. Moteur entraîné par un gros ressort d’horlogerie logé dans le cabestan d’entraînement, à gauche sous la grosse molette.

 

 

La rafale, argentique et numérique

Certains ont dit (et disent encore) que capturer le bon moment n’est possible qu’avec la rafale. Pour un photo-reporter travaillant dans la cohue de ce que l’on appelle désormais « évènements people » et qui doit absolument rapporter un cliché, c’était peut-être vrai. En tous cas on entendait le claquement des boîtiers et on voyait les éclairs de flash partir dans tous les coins. D’autres disaient que le moment divin est celui qui permet d’« aligner l’œil, le cœur et le sujet »… et celui de la pression sur le déclencheur. Ce débat existait déjà à l’époque argentique, où chaque cliché était facturé. Avec un boîtier à 3 images/seconde, un rouleau de 36 poses était grillé en 12 secondes, c’est-à-dire 5 fois moins que le temps nécessaire pour changer de pellicule (avec un(e) assistant(e).

 

Avec le numérique, les freins ont sauté, parce que le cliché ne coûte rien, dit-on ou croit-on. Ce qui est une erreur, car chaque cycle de déclenchement est un petit pas vers le remplacement du boîtier. Mais ce détail est souvent négligé, donc ça ne coûte rien ! No limit !

La rafale est devenue une pratique (relativement) courante, en tous cas un argument de vente courant. Comme l’usage des bazookas blancs à Roland-Garros est devenu un symbole du rêve photographique ! Symbole qui a marché et transformé le marché de la photo. La vitesse de la rafale, qui ne concernait autrefois que les boîtiers haut de gamme, est en train de devenir un argument de vente avec des chiffres qui flirtent avec les cadences du cinéma (24 images / seconde).

 

La photo ou le cinéma ?

On se surprend à rêver : pourquoi vouloir transformer un appareil photo en caméra sous prétexte que techniquement, grâce à l’obturateur électronique, on arrive à des cadences de cinéma ? Bien sûr, on fait de plus en plus de vidéos avec des appareils photo. Bien sûr, des films professionnels, commercialisés dans les grandes salles, sont tournés avec des moyens vidéo utilisant les appareils photo. Parce que cela coûte moins cher, semble-t-il, et parce que les objectifs photo sont bons. Mais dans le même temps, des cinéastes reconnus, dont des jeunes, ou des photographes, font des films avec de la pellicule argentique. Il est intéressant de demander leur avis sur la question à ces cinéastes, pour connaître les raisons profondes de leur pratique. On a d’ailleurs leurs réponses : tous disent préférer le rendu de l’argentique, et les globe-trotteurs (voir article) disent tous aimer la surprise de découvrir les images au bout d’un certain temps.

Et puis soyons honnêtes, photographe et cinéaste sont deux métiers différents qui demandent des compétences différentes et pas forcément un matériel commun.
Est-il vraiment utile d’avoir une rafale à 20 images/seconde sur un appareil photo ? Arrêtons-nous un instant sur une précision technique et mathématique. Si nous réglons notre appareil sur T= 1/1000s pour saisir une posture de sportif – disons un sauteur en hauteur – un déclenchement en AF-C durant une seconde nous donnera 20 clichés, c’est-à-dire 20/1000 ou 2/100s. C’est à dire en gros une probabilité de 2% d’avoir la bonne posture du sauteur, le dos cambré autour de la barre (au-dessus de préférence) et les bras écartés, gracieux comme des ailes. Sommes-nous si nombreux à faire des photos en sachant que nous avons 2% de chance de faire une bonne photo ? Les constructeurs qui proposent des hybrides avec de telles cadences, équipés d’EVF dont le taux de rafraîchissement est incapable de suivre une cadence beaucoup moins élevée savent très bien que les photographes shootant dans ces conditions ne verront pas ce qu’ils photographient ! La rafale les yeux fermés ! On est revenu avant le miroir éclair !

Saut en hauteur. Rafale ou coup d'œil ? Techniquement parfaite, mais photographe très mal placé!

Saut en hauteur. Rafale ou coup d’œil ?

Cette photo est techniquement parfaite. Mais le photographe est très mal placé, dans le cas de ce sauteur et de sa technique. Le résultat est très inesthétique. Si j’étais l’athlète, je porterais plainte !

 

On aura compris que l’auteur n’est un fan de la rafale. Un peu par raisonnement, un peu par pratique. Disons que je ne suis pas un photographe qui mitraille. Je suis seulement lucide. Nous avons tous vu des reporters sportifs shooter en rafale au bord des stades, des bassins olympiques, des courts de tennis. Nous avons tous vu de belles et impressionnantes photos. Mais combien en voyons-nous ? Très peu. De très belles, mais très peu. J’espère qu’elles représentent plus de 2% de ce qu’on « tapé » les photographes sportifs, mais ce n’est pas sûr du tout. Et nous ne voyons pas beaucoup d’hybrides sur les stades.

 

L’élément de marketing

Mais puisqu’il est question de lucidité, alors soyons lucides : les constructeurs proposent ces cadences hallucinantes parce qu’elles montrent ce qu’ils sont capables de produire, que cela sert la promotion de leurs produits. Ce n’est pas une honte. Avec les obturateurs mécaniques, cela prouve dans la pratique que l’obturateur est capable de tourner à cette cadence. En général cela signifie aussi qu’il est fiable et résistant, qu’il est calculé, conçu et réalisé pour cette cadence et donc pour durer. C’est un plus, même si une telle cadence ne nous intéresse pas vraiment.

Avec les hybrides cela montre simplement qu’un obturateur électronique peut tourner très vite (et sans bruit). L’argument publicitaire n’est pas une tare quand il n’est pas mensonger. Ce point acquis, il serait stupide de se braquer. L’exemple de l’athlète sauteur en hauteur est très bon, trop bon. Trop bon, car c’est celui d’un mouvement prévisible, donc compatible avec le coup d’œil. Par contre l’image à la une, ci-dessus, est à elle seule une merveilleuse plaidoirie en faveur de la rafale. Ici, il n’y a pas que la rafale qui a été utilisée.

 

Athlétisme - course de relais- Probablement pas un coup d'œil: pas un seul bâton n'est entre deux mains!

Athlétisme – course de relais- Probablement pas un coup d’œil : pas un seul bâton n’est entre deux mains !

Le Post-Traitement de cette photo est une injure à la photo sportive, injure légère par rapport à d’autres variantes de la même photo visibles sur internet…

Le coup d’œil

Au fait, c’est quoi le coup d’œil ? Le coup d’œil c’est la capacité à déclencher au bon moment, de façon à ce que l’obturation se fasse au moment où l’attitude, le geste attendu… est bon.

Cela demande une capacité :

  • d’observation, de suivi de ce qui se passe derrière l’objectif, mais aussi sur les côtés, hors champ, etc. extrêmement développé et infatigable
  • d’anticipation de ce qui va se passer (passage d’un feu au rouge, si vous voulez du rouge pour l’accorder avec d’autres taches rouges dans le cadre – geste d’un sportif comme le service au tennis, celui d’un joueur en particulier, pour savoir quand vous aurez son regard sur la balle au-dessus de lui avant qu’il la frappe et quand vous devrez déclencher…) qui se cultive.

Cette anticipation demande aussi de connaître son « temps de cybernation physiologique ». C’est à dire le temps qui se passe entre le moment où vous percevez qu’il faut déclencher et celui où vous déclenchez. C’est très court, probablement non-chronométrable sans moyens scientifiques, que n’a pas un particulier. Mais vous pouvez en acquérir une conscience interne en vous observant vous-même.

À cela vous ajoutez la cybernation de votre boîtier (quelquefois indiquée par les constructeurs). Vous aurez ainsi une conscience interne du temps que prend le circuit entre le stimulus que vous recevez et la prise de photo, résultat de votre ordre émis. C’est la connaissance de ce temps qui vous permettra de déclencher au bon moment pour avoir la bonne photo. En tout cas pour augmenter notablement votre taux de réussite. Bref, voilà les qualités qui font que vous aurez beaucoup de bons clichés, dans des conditions réputées difficiles.

Très belle photo, au coup d'œil probablement.

Très belle photo, au coup d’œil probablement.

Note de l’Auteur : J’en ai vu de plus belle, d’Ivan Lendl louchant sur la balle qu’il allait frapper…

 

Saut en hauteur. Vraisemblablement coup d'œil (?) Photo parfaite, sur le net en 8 exemplaires avec des fonds différents !

Saut en hauteur. Probablement coup d’œil (?) Photo parfaite, mais sur le Net on  peut la voir en 8 exemplaires… avec des fonds différents !

 

 

Dans la pratique

Dans ce genre de cas, une rafale peut vous donner le bon cliché, mais 10 rafales successives peuvent ne pas vous donner un seul cliché vraiment bien, parce le bon cliché s’est trouvé entre 2 des clichés que votre rafale a faits. Exactement comme les yeux avec les portraits volés. On a tous connu ça.

Par contre, avec les mouvements imprévisibles, le coup d’œil est impuissant. Et la probabilité d’un bon cliché est quasi nulle, nettement inférieure à 1%. On peut considérer que pratiquement, au-dessous de 10% de chance d’avoir un bon cliché, la probabilité est nulle. Dans le cas des mouvements imprévisibles, celui des oiseaux en vol, de nombreux insectes (vivants), de certains animaux terrestres, dont l’homme, seul ou en groupe, la rafale est une bonne solution. Chaque fois que vous êtes convaincu que vous n’avez aucune chance d’obtenir un bon cliché avec la méthode du coup d’œil, passez en AF-C et cadence. D’autant plus que vous pouvez pratiquer la méthode mixte, le coup d’œil, l’AF-C et des rafales courtes.

 

Des rafales courtes.

Pourquoi courtes ? D’abord, parce que c’est un moment particulier que vous cherchez à saisir, si vous avez besoin de longues rafales, c’est que vous ne savez pas quand est ce moment. Il vaut mieux alors que vous le cherchiez d’abord par l’observation, avant de revenir le fixer avec votre appareil. Ensuite, et nous allons jouer avec les mots, il en est de la rafale photographique comme des mitrailleuses photographiques qui équipaient les avions de chasse de la Seconde Guerre Mondiale. Celles qui permettaient aux pilotes de faire homologuer leurs victoires. Elles filmaient les combats chaque fois qu’ils tiraient. Si on tirait – filmait – beaucoup, c’est qu’on tirait à côté ! Quand vous voulez saisir un moment décisif qui dure, par essence, un trop bref instant, il est inutile de filmer – photographier longtemps.

Il est clair, parfaitement clair que la pratique photographique ne recouvre pas une seule réalité parce qu’elle utilise une seule et même technologie. Appelons celle qui nous intéresse « photo d’action ». Il est possible de qualifier la photo d’action.

  • C’est la photo sportive, sports mécaniques, arts martiaux, athlétisme (courses, lancers, sauts). Nous y mettons aussi la photo animalière, inclus les enfants en bas âge.
  • Mais aussi la photo scientifique, la stroboscopie, la « dissection » du mouvement…
  • La photographie à haute vitesse se rattache de toute évidence à cette catégorie. La photographie de gouttes qui tombent ou de balles qui traversent des fruits en est un bon exemple. Encore que l’on puisse appliquer à ce cas ce qui a été dit des clignements d’yeux.
Impact de goutte d'eau 1

Impact de goutte d’eau 1

Impact de goutte d'eau 2

Impact de goutte d’eau 2

Impact de projectile sur un gros légume.

Impact de projectile sur un gros légume.

Ce dernier cliché a été trouvé sur internet à la rubrique : « photos-à-la-con ». Ceci n’est pas une blague.

 

Tout le reste est de la photo de non-action. Pour celle-ci la rafale est plutôt une posture qu’une nécessité. Mais là encore il faut nuancer. La frontière entre ces deux photographies comporte des zones floues, poreuses. Peut-on qualifier la photo d’abeilles de photo d’action ?

La petite porteuse de pollen. Possible en rafale comme en coup d'œil.

La petite porteuse de pollen. Possible en rafale comme en coup d’œil.

 

Et pourtant… Ce genre de photo allie le besoin de haute vitesse – pour figer les ailes – et l’intérêt de l’AF-C pour le prédictif et le suivi de la trajectoire de vol, plus que la rafale rapide.

La rafale recouvre des paramètres distincts : cadence et vitesse d’obturation d’une part et suivi et prédictif de l’AF d’autre part. C’est l’importance prépondérante de l’un des paramètres qui permet de situer la photo dans cette classification, dont l’intérêt est par ailleurs limité.

 

Dans la pratique, il convient d’être pragmatique pour être opérationnel. La meilleure solution est certainement le choix intermédiaire qui cumule les avantages des deux approches. Avec le numérique, l’enjeu de la rafale n’est plus le gaspillage, ni vraiment le coût. Donc on peut user, abuser même de la rafale, associée à une vitesse élevée (1/500 – 1/200s) et une sensibilité idoine (400-1600 Isos), et garder ses habitudes de coup d’œil. Et même les cultiver. En n’oubliant jamais que le coup d’œil du photographe, au sens large du terme – celui de voir et de savoir le moment pour déclencher – reste le facteur décisif. Voyez dans ce dernier mot un hommage explicite, et un clin d’œil, à Henri Cartier-Bresson.