Retour au reflex

Dans le contexte de recul général du marché de la photographie la solution hybride est apparue comme une alternative prometteuse. A certains tout au moins. Il y a un an les deux leaders du marché reflex ont lancé massivement leur offensive hybride.  Laissant courir des bruits sur un futur arrêt définitif du reflex. Il semble que le décollage des hybrides ne soit pas aussi rapide que souhaité par ses promoteurs. Sur fond de marché de la photo qui continue de rétrécir. Et Nikon annonce un D6 en prévision des jeux de Tokyo…
Nous avons rencontré récemment un photographe professionnel qui a fait le chemin inverse, celui du retour au reflex. Nous avons voulu savoir ce qui l’avait motivé. Pour cela nous avons échangé sur le sujet.

 

La raison des zigzags.

« Depuis que je fais de la photo, c’est à dire quatre décennies, j’ai pris l’habitude, pour pouvoir parler du matériel dans mon métier, d’en changer de temps en temps, d’essayer différents types de boitiers. Après être passé chez Pentax au 24×36 avec le K-1, je me suis fait un petit break avec le reflex. J’ai essayé l’hybride. J’avais déjà fait des reportages brefs avec des hybrides 24×36. Là je me suis dit : Pendant une année, je vais faire des images avec un hybride. Et je verrai vraiment ce que ça donne.

Ma conclusion au bout d’un an a été le retour au reflex. Attention ce n’est que ma conclusion personnelle. C’est un avis de photographe, l’avis d’un photographe. Je suis revenu au reflex pour des raisons bien précises.

 

Les raisons du retour au reflex

Je me suis rendu compte que j’avais perdu mon coup d’œil dans le viseur, je n’arrivais plus à faire la composition de mes images. Pour faire du reportage c’est assez sympa, ça va vite. L’auto-focus est très performant, l’AF couvre de grandes plages, plus grandes que dans certains 24×36. Quand on passe d’une image à l’autre, ça va bien. On vérifie son image et ça roule.

Mais à partir du moment où j’ai voulu bien cadrer mes images, où j’ai travaillé au pied – j’ai beaucoup travaillé en pose lente avec des filtres ND 10 de Lee – je n’arrivais plus à composer mes images. Je ne les sentais pas. En fait dans le viseur, on a un écran de télé. On a devant l’œil

 

Des images de téléviseur

On ne peut pas être dans l’image. En tout cas, moi je ne peux pas. Ce n’est pas une image réelle comme à travers un viseur reflex. Dans lequel au pire on a des déformations dues à l’objectif. Mais c’est un image réelle. Là, avec le viseur électronique, on a une image interprétée. Elle peut être bien interprétée, séduisante, mais ce n’est pas le réel. Je n’ai pas de profondeur. C’est le manque de profondeur, de visibilité par rapport à l’œil, de profondeur de ce que l’on voit à travers une optique qui me pose un gros problème. Je ressens une rupture entre la réalité et l’image dans le viseur EVF.

 

La rupture avec le réel

L’EVF donne une image interprétée, étrangère. On n’est pas dans l’image. Personnellement il me manque la profondeur, les lointains. Bien sûr, je les vois, ils sont là, mais tout près, tout plats. Je ne les vois pas au loin quand je fais mon cadre. Il y en a probablement que cela ne gêne pas, moi ça m’a gêné. Un jeune qui a moins connu, ou même pas du tout connu le reflex, qui est né à la photo avec les EVF, ça ne lui pose pas de problème.

Mais moi j’ai connu le reflex. J’ai beaucoup bossé en moyen format, avec des viseurs énormes, très lumineux. J’ai même travaillé à la chambre, jusqu’au format 20×25 cm, j’ai été habitué à être « dans » mon image. A l’époque le 24×36 était considéré comme un petit format de reportage. Le format classique était le 6×6 ou le 6×7, à la rigueur le 4,5×6 (le 645 de Pentax). J’ai donc été habitué à une visée lumineuse, et surtout à être dans le cadre.

Boitier reflex – le chemin lumineux à la visée et à la prise de vue.

 

 

Le retour au reflex

Donc, en conclusion, je suis très bien avec mon reflex. Je voulais un peu alléger mon matos. Ben non. Je suis revenu à mon reflex – un K-1 mark II, avec de bonnes optiques fixes, comme je faisais avant … et comme par hasard, je refais des photos. Sur pied ou pas.

 

Les autres « problèmes »

On a beaucoup parlé de la consommation électrique et des problèmes d’accus. Bien sûr, j’ai eu des problèmes d’accus. Mais on sait que les accus sont un problème avec les hybrides, ce n’est un secret pour personne. Les écrans ça consomme…

Avec un reflex un accu me fait une journée. Une journée normale, une journée de chrétien (rire), sept heures de boulot. Pour la même chose avec un hybride, il en faut deux, le plus souvent trois. J’ai essayé plusieurs marques d’hybrides. C’est la même chose. Pour ce qui est de l’AF, c’est très bon. On devrait avoir ça sur les reflex, si c’était possible. Les accus sont un point noir, mais pour moi  le vrai problème c’est la visée. Pour faire ce break j’ai utilisé des boîtiers Fuji. Je connais Fuji depuis 1975. Fuji, comme Pentax propose de très bons objectifs, avec un très bon modelé, un bon rendu, une très bonne gamme de gris en N&B. J’ai eu un XH1 et un XT1. Ce sont des APS-C, pratiques, petits. Sur le XH1, j’avais un grip, du coup j’étais mieux au point de vue accus. Mais l’appareil est plus encombrant».

Nota : Les intertitres sont de l’auteur de l’article

Fuji XT1 silver – APS hybride
Le même noir
Fuji XH1 avec grip – hybride APS
Le même sans grip

Quelques réflexions sur le contexte et son évolution.

Le parcours d’un photographe professionnel connu des pentaxistes peut appeler quelques remarques (de l’auteur) sur le contexte,  toile de fond de ce parcours.

 

L’évolution vers l’appareil photo hybride

appelle une première correction. On appelle ainsi un appareil optico-électronique. Or l’appareil numérique est déjà optico-électronique, puisque l’image, formée par un ensemble optique est conduite jusqu’à un capteur électronique qui produit un fichier, fait de 0 et de 1, capable de reproduire de diverses façons cette image. Donc, cette appellation pour qualifier un appareil débarrassé du système optique qui conduit l’image jusqu’à l’œil de photographe ne correspond pas à la réalité. Il devait s’appeler électronique tout court. Mais bon, c’est qui est fait est fait.

 

Les raisons de l’évolution

qui ont conduit à cette évolution sont multiples :

  • La première et la plus importante est la course à la réduction du poids et de l’encombrement des matériels. Du format 20×25 (cm) de chambres des débuts on est descendu jusqu’au format 24×36, plus tard à l’APS (~15×12) , 4/3, et encore plus réduit avec les smartphones. Vous vous rendez compte : du format A4 à la dimension d’un ongle du petit doigt…
  • Parallèlement à cette course trottine dans l’ombre celle de la réduction des coûts de fabrication, aiguillonnée par les perspectives qu’offre la démocratisation de la photographie. Ces deux courses se sont croisées, se sont confortées ou contrariées. Ainsi après l’adoption du format APS, présentée comme un progrès à grands renforts d’imagination marketteuse, on a vu un retour du 24×36, rebaptisé plein format, alors qu’il est 4 fois plus petit en surface que le moyen format ! Fujifim tente d’ailleurs de baptiser son  GFX 100 « format large » (traduction foireuse de l’anglais Large Format qui veut dire grand format) pour camoufler l’incohérence née avec le nom FF…

En ce qui concerne l’hybride, le nom n’est pas un artifice de marketteur. Ce type de boitier est un mélange de boitier télémétrique (façon Leica) et de reflex (façon Spotmatic Pentax). Vous enlevez le prisme et la cage reflex d’un reflex et vous avez un Sony alpha7. Le problème c’est que le système reflex apporte la possibilité de mettre n’importe quel objectif sur l’appareil et de voir la même image que la pellicule, sans parallaxe (décalage entre l’image que voient la pellicule et la photographe), sans viseur accessoire à accrocher sur le boitier … ou à perdre !

Coupes d’un reflex et d’un hybride.

 

 

Se débarrasser du prisme

En fait, l’idée réelle des constructeurs était de se débarrasser du prisme, gros et lourd … et surtout cher à produire. Et par la même occasion de l’embonpoint de la cage reflex qui allait avec ce f… prisme et le miroir, fragile et lui aussi cher à produire. Ce qui n’empêche pas les boîtiers hybrides d’être sont souvent plus chers que les reflex !!! Il s’avère que la réduction de l’encombrement des boitiers hybrides a été contrariée par l’obésité des objectifs récemment sortis. L’idée de se débarrasser du prisme n’était possible que grâce à l’électronique.

  • Avec l’écran arrière, mais c’est étiqueté « bas de gamme » « touriste moutonnier » sur un « gros » appareil photo et objectivement pas commode pour cadrer proprement même avec un 50mm.
  • Ou avec un viseur EVF (viseur électronique), mais les problèmes posés sont différents. Que ce soient les problèmes de qualité d’image, ou de vitesse de rafraichissement que l’on peut imaginer solubles. Sans parler des problèmes oculaires possibles. Ou bien de ceux abordés dans ce témoignage, qui paraissent nettement moins solubles.

 

Ce que donne un viseur EVF

L’image que donne le viseur EVF est une image issue du capteur, formée sur un petit écran électronique. Cette image est transmise à l’œil du photographe par un système optique également de petite dimension (voir l’image en tête d’article du système du Fuji X Pro 2). L’image formée, comme celle que montre l’écran arrière de tout boitier numérique après une prise de vue, est une image Jpeg à 8bits. Quand vous shootez en Jpeg, les paramétrages que vous avez choisis -compensations basses ou hautes lumières, dosage du contraste, filtres divers-  sont pris en compte, vous voyez donc ce que sera votre photo et non ce que vous visez. Et en 8 bits, c’est à dire avec une richesse chromatique limitée. Mais cela correspond à ce que vous souhaitez, donc c’est parfait. Mais si vous shootez en RAW, ce que vous voyez dans le viseur est également une image interprétée et en Jpeg, c’est à dire vraiment pas la réalité. Et c’est cela qui peut poser problème.

 

Les appareils hybrides peuvent faire de très belles photos, c’est incontestable et d’ailleurs pas contesté.

Mais, si avec le viseur optique (OVF) le lien avec le réel n’est rompu que très brièvement -sauf aux vitesses lentes-…  Avec le viseur électronique (EVF) ce lien est totalement rompu. Et cette rupture, propre à l’hybride, est symbolique. Faire des photos en ne voyant pas le réel, mais une image interprétée de ce réel ne peut pas être tout à fait sans conséquence *.

 

* pour plus de détail voir

Galerie

 

Péniches à Longueil-Annel K-1 II avec 2/35mm

 

 

Moteur de levage d’ancre. Détail. K-1II avec 2,8/45mm pour 645 et bague d’adaptation
  • CYv
    16 janvier 2020 at 23 h 20 min

    Bonjour,
    Ca démarre fort cette année 2020 sur PENtax Klub.
    Merci Valia pour ce super article.

    Merci à toute l’équipe de PENtax Klub pour les articles publiés en 2019.

  • Dominique G
    23 janvier 2020 at 17 h 50 min

    Bonjour

    Voilà un sujet qui méritait d’être abordé.
    J’avais fait le même constat que vous concernant l’impression de platitude et d’artifice de la visée électronique avec un Lumix LX 100 (micro 4/3).
    Le seul (mince) avantage que j’ai trouvé est de pouvoir voir directement dans le viseur l’effet du réglage de l’indice de lumination.
    En ayant un contact visuel direct avec le sujet, la visée optique reflex ou déportée laisse entièrement à l’oeil le soin d’interpréter la scène.
    Ce qui est bien l’essentiel.

    Merci pour cet article très éclairant.

    • Valia
      24 janvier 2020 at 0 h 05 min

      Merci pour ce commentaire. Il semblerait que ce constat soit plus courant que ce à quoi l’on pouvait s’attendre.