Sabine Weiss, artisan photographe

Comment qualifier Sabine Weiss ? Photographe humaniste ? Photographe humaine ? Ou alors titrer « L’humanisme photographique de Sabine Weiss ? » Difficile, non ?

En fait, on peut tourner les mots et les phrases dans tous les sens, cela n’y changera rien. Sabine Weiss appartient au mouvement de la photographie humaniste de façon tout à fait naturelle. S’il n’avait pas existé, elle l’aurait probablement fondé, le cas échéant à son corps défendant, comme on dit, parce que Sabine Weiss est une personnalité profondément humaine, une artiste de l’humain. Mais elle-même se qualifie d’artisan photographe, d’où notre titre.

Nos lecteurs comprendront que j’ai une profonde admiration pour cette femme hors du commun, avec laquelle j’ai eu la chance d’échanger quelques mots lors de son exposition « Les Villes, la Rue, l’Autre », au Centre Pompidou, en juin 2018.

Sabine Weiss lors de son exposition au Centre Pompidou en juin 2018
Sabine Weiss lors de son exposition au Centre Pompidou en juin 2018

Biographie et débuts photographiques

Même si elle n’en a jamais fait mystère, cette artiste remarquable ne mérite pas qu’on dise sa date de naissance : on pourrait la prendre pour une personne âgée alors qu’en réalité, elle est jeune depuis bien plus longtemps que la plupart d’entre nous. Et elle maintient cette jeunesse avec une joie de vivre qui, n’en doutons pas, fait l’admiration de tous celles et ceux qui ont la chance de croiser son chemin.

Elle est née Sabine Weber, en Suisse, dans une bourgade du nom de Saint Gingolph, dans le canton du Valais, sur la rive sud du Lac Léman, non loin de la frontière avec la France. Du reste, une commune française limitrophe, en Haute-Savoie, porte le même nom.

Elle perd sa mère à l’âge de 13 ans, mais peut s’appuyer sur son père, chimiste et très bricoleur qui, un peu plus tard, lui fabriquera les « outils » qui vont l’aider dans son travail photographique.

L’apprentissage

N’aimant pas trop les études, elle s’intéresse très jeune à la photographie et, à l’âge de 18 ans, pendant la 2ème guerre mondiale, elle commence l’apprentissage du métier, au studio Boissonnas, à Genève. Les Boissonnas sont une « dynastie » renommée de photographes genevois. À cette époque, la manipulation des chimies l’attirait plus que la prise de vue. Pourtant, c’est dès l’âge de 13 ans qu’elle avait produit son premier film.

À cette époque, la formation s’effectuait ainsi, par l’apprentissage, car il n’existait pas d’école de formation. Tout juste la jeune Sabine pouvait-elle participer à quelques cours d’optique en dehors du studio. Et, bien sûr, visiter les expositions de peinture, car il n’existait pas non plus d’expositions de photographies.

Sabine Weiss jeune
Sabine Weiss jeune

L’entrée dans le métier

Au terme de 3 ans d’apprentissage, elle s’installe, avec son ami peintre, dans son propre atelier, bien aidée par son père comme dit ci-dessus. Elle fait alors des reproductions d’objets et de la photo de rue. Occasionnellement aussi un reportage sur les « G.I.’s » Américains. Tout semble aller bien, mais pour des raisons mystérieuses et qui lui appartiennent, Sabine Weber décide de quitter la Suisse. Elle est d’abord tentée de partir à New York, mais, ne parlant pas l’anglais, elle choisit Paris où elle a de la famille. Elle est alors embauchée, sur recommandation, par un photographe allemand, Willy Maywald. Il rentrait de Suisse où il s’était réfugié pendant la guerre. Et Sabine Weber l’assiste pour de la photo de mode (Lanvin, Dior) ou chez des peintres célèbres. Parallèlement, elle photographie les quartiers de Paris au moyen d’un Rolleiflex, appareil mythique et emblématique de cette époque.

La marchande de frites - Paris 1946-1948 - ©Sabine Weiss
La marchande de frites – Paris 1946-1948 – © Sabine Weiss
Rue des Terres au Curé - Paris - 1954 - ©Sabine Weiss
Rue des Terres au Curé – Paris – 1954 – © Sabine Weiss

Installation à son compte

À la suite d’un différend avec Maywald, elle s’installe à son compte : elle vient de rencontrer celui qui sera son mari, le peintre d’origine américaine Hugh Weiss. Ses travaux photographiques sont alors très variés, selon les demandes. Et elle ne manque pas de travail ! Des années durant, elle « fige » les vitrines des magasins du Printemps, à chaque changement. Elle envisage alors d’entrer à l’Agence Magnum, mais, ne pouvant pas publier les photos qu’elle avait faites dans ce but (des portraits de personnes inadaptées), elle renonce. Elle rejoindra en 1952 une autre agence photographique (Rapho) un peu grâce à Robert Doisneau qui l’a recommandée au directeur de l’Agence, Raymond Grosset. À cette époque, l’agence compte dans ses rangs plusieurs photographes de renom : outre Doisneau, on y trouve aussi, entre autres, Jean Dieuzaide, Janine Niepce et Willy Ronis. Autrement dit, les grands photographes humanistes de l’époque.

Entre temps, en 1950, Sabine Weber est devenue l’épouse d’Hugh Weiss, ce qui lui a donné de nombreuses occasions d’aller à New York.

Alors qu’à Paris, elle photographie beaucoup de nuit, c’est le contraire à New York. Mais elle n’expose pas encore. C’est sur recommandation de Charles Rado (fondateur de Rapho) auprès d’Edward Steichen qu’elle participe – oh ! très peu : 3 photos seulement ! – à l’exposition « The family of Man » (1).

Comme on peut le vérifier, elle était en très bonne compagnie photographique ! Il y aura d’autres expositions au MoMA (Museum of Modern Art) et à Chicago. Le tout par l’intermédiaire de l’Agence Rapho. Mais elle exposera bien plus souvent à partir des années 1970, après des voyages dans différentes parties du monde.

2cv sous la pluie - Paris - 1957 - ©Sabine Weiss
2 cv sous la pluie – Paris – 1957 – © Sabine Weiss

 

Homme qui court - Paris - 1953 ©Sabine Weiss
Homme qui court – Paris – 1953 © Sabine Weiss

Sabine Weiss, photographe humaniste

Une précision : le mouvement humaniste en photographie n’a pas toujours eu la reconnaissance qu’il méritait. Si, généralement, le public appréciait beaucoup les œuvres des photographes humanistes, la critique bien souvent les éreintait en les accusant d’être trop simplistes. Les choses ont changé avec le temps, et, de nos jours, la photographie humaniste est reconnue comme un mouvement photographique à part entière.

Les thèmes « éternels » de la photo humaniste sont bien connus : l’amour, la naissance, le travail, la famille, l’éducation, les enfants, la guerre et la paix et, bien sûr la foi en l’Homme.

Les années 1950, c’est une époque où, à Paris, Sabine Weiss photographie beaucoup les enfants :

Enfants sur un terrain vague - Porte de St Cloud - Paris - 1950 - ©Sabine Weiss
Enfants sur un terrain vague – Porte de St Cloud – Paris – 1950 – © Sabine Weiss
Enfants Rue Edmond Flamand à Paris - 1952 - ©Sabine Weiss
Enfants Rue Edmond Flamand à Paris – 1952 – © Sabine Weiss

Non pas forcément par décision mûrie, mais tout simplement parce qu’ils sont nombreux dans les rues de Paris : n’oublions pas que nous sommes moins de 10 ans après la fin de la 2ème guerre mondiale et qu’il y a eu un « baby boom ». Ses images d’enfants sont spontanées, des « instantanés » comme on les appelle souvent.

En fait, Sabine Weiss n’a pas conscience de faire de la photo « humaniste ». Les humains sont pourtant au centre de la plupart de ses images.

Elle les photographie de façon tout à fait intuitive, sans préparation spéciale.

Cela ne lui interdit cependant pas de préparer des reportages, plus construits, pour différents organismes (OTAN, OCDE)

Sabine Weiss, photographe inspirée

Quand elle ne photographie pas sur commande, Sabine Weiss privilégie les valeurs humaines et l’humain en général. Bien qu’elle ait « touché » à de nombreux domaines photographiques, son préféré reste l’humain, sous toutes ses formes.

Les valeurs humaines

Mais jamais elle ne tombe dans le misérabilisme. Elle montre la réalité telle qu’elle la voit. Si le lecteur de l’image en est touché autant qu’elle, alors son but est atteint. La photographe s’efface derrière la photo.

Femme seule dans le métro - Paris - ©Sabine Weiss
Femme seule dans le métro – Paris – © Sabine Weiss

Les enfants

S’il est un thème qu’elle a beaucoup photographié, c’est bien celui-là, comme dit plus haut. Elle a un très bon contact avec les enfants qui l’acceptent volontiers et restent naturels devant son objectif. Même – surtout ? – quand ils jouent. On s’en rend compte tout spécialement dans le film dont le lien est donné à la fin de cet article.

C’était une époque où l’on pouvait tout photographier, sans autorisation spéciale et sans craindre, comme aujourd’hui, les procès de toute sorte.

Gitans aux Saintes-Maries de la Mer - 1960 - ©Sabine Weiss
Gitans aux Saintes Maries de la Mer – 1960 – © Sabine Weiss

Plus généralement les humains

Sabine Weiss a fait le portrait de nombreuses personnes, anonymes comme « stars ». Des acteurs, des peintres, des musiciens, des chanteurs :

  • Parmi les acteurs : Brigitte Bardot, Anna Karina, Yves Montand…
  • Parmi les artistes : Georges Braque, Joan Miró, Alberto Giacometti ou encore le sculpteur Zadkine…
  • Des écrivains aussi : Françoise Sagan, André Breton…
  • Des chanteurs : Ella Fitzgerald, Léo Ferré…

Et de nombreux autres qu’il serait impossible de lister de façon exhaustive.

Brigitte Bardot - 1959 - ©Sabine Weiss
Brigitte Bardot – 1959 – © Sabine Weiss
Anna Karina - 1958 - ©Sabine Weiss
Anna Karina – 1958 – © Sabine Weiss

Sabine Weiss et la technique

Il est évident qu’une photographe de ce niveau – qui sait au surplus comment tirer une photo à partir d’un négatif – n’ignore rien de la technique photographique argentique. Car, bien entendu, une très grande partie de sa carrière s’est effectuée avec l’image argentique. Du reste, dans une interview, elle avoue avoir essayé le numérique, mais n’en retire pas les mêmes satisfactions.

Le cadrage

Sa technique du cadrage est universellement reconnue. Elle accorde du reste une importance primordiale au cadrage, en raison du sens qu’il donne à photo, ou plus exactement qu’elle veut donner à sa photo. Il faut cependant savoir que tous ses cadrages ne sont pas forcément définitifs dès la prise de vue. Il lui est arrivé maintes fois de les corriger au tirage, du moins pour les instantanés pris dans la rue. Mais c’est pour une bonne cause : donner plus de sens à l’image.

Ses reportages, eux, sont très étudiés et les cadrages définitifs s’effectuent dès la prise de vue.

Monochromie et polychromie

Sabine Weiss a, bien entendu, tiré de très nombreuses photos monochromes, ce que l’on appelle communément du « noir et blanc ». Chez beaucoup de photographes, le monochrome est bien souvent une gamme de gris, avec des nuances plus ou moins prononcées. On ne dira pas qu’il n’y a jamais de gris dans les images de Sabine Weiss, mais très souvent elles sont composées de noirs profonds et de blancs éclatants, comme il faut, là où il faut.

Et même quand ce n’est pas elle qui traite ses négatifs sous l’agrandisseur, elle sait pertinemment le résultat qu’elle veut obtenir et le tireur reçoit, bien sûr, les instructions qui conviennent.

Mais ses photos ne se sont pas limitées au noir et blanc qui était plutôt réservé à la photo de rue, son sujet de prédilection, plus intimiste. Et aussi le sujet de ses débuts quand les films couleur n’existaient pas encore ou étaient très difficiles à utiliser : ils ne toléraient pas les écarts de luminosité aussi bien que les films monochromes.

Elle a aussi beaucoup utilisé la couleur – et cela se comprend aisément – pour tous ses travaux concernant la mode ou la publicité, qu’elle juge plus difficiles à réaliser. Ces sujets, des commandes, demandaient véritablement de la couleur. Et, dans ces sujets de commande, le désir du client est bien entendu primordial.

Sortie de chez Dior - Paris - 1958 - ©Sabine Weiss
Sortie de chez Dior – Paris – 1958 – © Sabine Weiss

La photo numérique

Malgré toutes les qualités qu’elle reconnaît à la photo numérique (précision des objectifs, netteté, possibilités de traitements…), elle estime que ce matériel est parfois trop lourd pour elle, parfois trop léger, et qu’il manque de stabilité. Ce qui ne l’a pas empêchée d’essayer, bien entendu, avec les premiers « bons » reflex numériques 24*36. Et elle dit ne pas avoir aimé.

Photographe suisse ou photographe française ?

C’est volontairement que je pose la question de cette façon. Un peu de façon provocatrice, car, en fait, pour ce qui me concerne, la réponse n’a aucun sens : Sabine Weiss appartient à l’humanité tout entière. Elle fait partie de « l’internationale » des artistes photographes. Née en Suisse, où elle a vécu aussi une vingtaine d’années et où elle a appris le métier de photographe, elle a acquis la nationalité française (avec son mari Hugh Weiss) par naturalisation en 1995. Bien ! Cependant, elle n’a pas oublié – et c’est normal – son pays natal : elle a donc décidé de verser ses archives personnelles au Musée de l’Élysée qui n’est pas à Paris comme pourrait le laisser croire son nom, mais à Lausanne.

Toutefois, le centre Pompidou, à Paris, est le dépositaire d’une partie de ses œuvres, tout comme la MEP (Maison Européenne de la Photographie), le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ou encore le Musée Niépce.

Sabine Weiss a progressivement cessé de photographier depuis quelques années. La voilà maintenant occupée à gérer ses archives aidées par une assistante.

 

 

NOTA IMPORTANT
Toutes les photos de cet article sont – sauf indication contraire – la propriété de leur auteur, Sabine Weiss. Elles n’y sont publiées que pour donner un aperçu de l’œuvre immense de la photographe. Mais cela n’interdit pas, bien au contraire, de visiter les expositions de l’artiste ou d’aller admirer ses œuvres dans les établissements qui en disposent. Par ailleurs on ne peut aussi qu’inviter le lecteur à regarder ce film de près de 55mn : on ne s’y ennuie jamais, on prend des leçons de vie, d’humanité, d’optimisme, d’humour, de modestie aussi et d’une foule d’autres choses qui aident à rendre meilleur le genre humain. Le dynamisme de Sabine Weiss, des années plus tard est resté intact. Son regard espiègle et sa joie de vivre aussi. Souhaitons à chacun de s’en inspirer.

« Le Kiosque » à Vannes (56) présente une partie des œuvres de Sabine Weiss jusqu’au 6 septembre 2020.

 

(1) Cette exposition a parcouru le monde et le temps. Mais elle est toujours visible : elle a été installée définitivement au Château-Musée de Clervaux, au Luxembourg, pays natal de Steichen.

Pour qui souhaiterait entendre Sabine Weiss racontée par elle-même, un document France-Culture découvert après la rédaction de l’article.