Cet article n’a pas vocation à être un tutoriel. Par ailleurs d’autres articles présentés ici traitent partiellement ou autrement de la question. Nous vous invitons à vous y référer.

 

De la construction d’une photo couleur

Commençons par voir ce qui fait la différence entre une photo en couleurs et une photo couleur. La première a été prise avec un appareil qui produit des images en couleurs par défaut, parce que « une photo c’est en couleurs ». La deuxième est une photo qui a été construite autour de la couleur (ou des couleurs).

Distinguons 3 séries de principes connus de composition d’une photo :

1- Les principes géométriques :

  • 3 tiers
  • diagonales
  • sens de lecture
  • placement de l’horizon
  • format (paysage – portrait – marine – carré)

2- Les principes d’équilibre :

  • répartition des masses sombres et claires
  • centrage et décentrement du sujet
  • espaces pour le regard et/ou le déplacement du/des personnages
  • placement des axes de mouvement
  • cadrage frontal / cadrage oblique

3- Les principes de volume et principes dynamiques-statiques :

  • étagement des plans
  • symétrie / asymétrie
  • lignes droites / lignes courbes
  • cadre (cadrage) ouvert ou fermé
  • hors-cadre

NOTA: Il y a d’autres règles, toutes plus ou moins issues des traditions de la peinture (occidentale, dans le monde occidental). Certaines de ces règles « dialoguent » entre elles. Ce qui montre que leur classement est sujet à discussion. La composition est un sujet complexe et passionnant… 

Ces règles s’appliquent à la photo couleur comme aux autres. Elles permettent de structurer la photo. Mais à ces règles s’ajoute ce qui fait la spécificité de cette photo couleur: Une photo couleur se construit à partir d’une couleur ou de la combinaison de plusieurs couleurs.

 

Les rapports entre la structure et la couleur

Dans toute photographie, sauf les cas particuliers de photos de matière – généralement des plans rapprochés ne laissant pas aux formes la possibilité d’entrer dans le cadre – ou des photos totalement floues qui saisissent une lumière/couleur, la structure est présente partout. Elle est un élément constitutif de la photo. C’était même l’élément central des photos en N&B. Et ça l’est resté.

Cette structure peut exister indépendamment de la couleur, rendant celle-ci anecdotique. C’est le cas type, où l’on peut préférer le N&B à la couleur. Mais même si cette structure est forte elle peut exister aussi avec la couleur. Par exemple parce que ses lignes fortes sont d’une couleur spécifique.

Dans le cas d’une halle médiévale à charpente en bois qui présente dans le même temps les lignes géométriques, la matière et la couleur du bois, la couleur et l’élément structurant de la photo se confondent.

Mais la couleur peut être aussi l’élément constitutif de la photo, sans lequel vous n’auriez peut-être pas «accroché» et pensé faire la photo. La couleur peut être portée par le ciel, un éclairage, des feuillages, une rivière ou un lac, la mer, un immeuble, des voitures, un vêtement…

La couleur peut composer des masses réparties dans un cadre, qui se répondent d’autant mieux qu’elles sont liées par la couleur, par exemple des ramures d’arbres dans un paysage minéral/urbain, des parasols, des séries d’objets de la même couleur, ou de couleurs différentes, mais de même nature, la répartition géométrique devenant l’élément second qui renforce la couleur et non le contraire, plus courant. Ou bien même l’élément qui lie ces couleurs et les structure. Dans ce cas la couleur n’est plus anecdotique, elle est devenue la structure de la photo. Le rôle joué par cette couleur dépend bien sûr de la surface qu’elle occupe dans la photo, si cette surface est unique ou multiple, si la partie qui porte cette couleur est structurante ou seulement élément chromatique.

Les règles de composition évoquées plus haut sont certes fondamentales, mais il n’y a pas une manière rigide de les appliquer.

Elles sont faites pour être connues, jamais oubliées, mais dépassées ou détournées si nécessaire. Aussi ne peuvent-elles être que citées pour servir de référence et non données comme des recettes à appliquer à la lettre.

Elles sont évidemment valides pour une photo couleur. Cette façon de construire une photo peut amener à avoir un coup d’œil et des réflexes qui permettent de saisir à la volée des scènes où la couleur est l’élément central de la composition. Ce qui est évidemment tout sauf facile et explique pourquoi il y a si peu de photographes coloristes purs.

Cet état de fait est renforcé par le fait que la couleur n’est pas un élément constitutif de la vie quotidienne.

L’architecture dans les cultures «dominantes» du monde actuel, principalement occidentales, utilise plus la forme que la couleur dans la structuration de ses productions. Avec de fortes dominantes de gris, de beiges et de bruns, de couleurs discrètes de métal – acier, aluminium, titane. L’architecture chromatique ne se retrouve guère dans ces cultures qu’aux Pays-Bas ou dans l’architecture historique en Europe centrale et Russie. Les cultures où la couleur est très présente, asiatiques ou africaines, sont considérées sous l’angle traditionnel, voire exotique ou avec une certaine condescendance. Il est vrai qu’il est beaucoup plus difficile de jouer avec les couleurs qu’avec un camaïeu de gris.

Lorsque la couleur n’est pas la composante centrale d’une photo, celle-ci a a facilement tendance à n’être qu’une photo en couleurs dans laquelle celles-ci masquent la composition et vont jusqu’à la rendre anecdotique. Cette composition doit absolument être forte, sous peine de ne pas être visible. Et la photo risque alors de n’être qu’une photo souvenir.

Pour illustrer ce propos, voici des travaux de quelques uns des plus grands coloristes.

 

Ernst Haas (autrichien-américain) a commencé en N&B, mais très tôt a trouvé son expression dans la couleur. Il est un coloriste pur.

E.Haas-1       ernst-haas-featured-2-1014x487

ernst-Haas-NY

New-York

 

Steve Mc Curry (américain), probablement le plus célèbre de tous, pur coloriste également, pour le portrait comme les paysages. Il est à noter que ces derniers sont souvent pris dans la sphère asiatique.

SMcCurry-1       SMcCurry-4

SMcCurry-6       SMcCurry-port3

Inde

SMcCurry-Sharbat Gula1

Afghanistan

 

Harry Gruyaert (belge), travaille dans un registre plus «brouillé», mais du même ordre. Il a trouvé sa voie coloriste au Maroc. Il la poursuit maintenant ailleurs. Il est considéré lui aussi comme un pur coloriste.  Dans ses travaux récents il ajoute un rendu aux effets de peinture flamande étonnant.

Harry Gruyaert 2       Harry Gruyaert 3

Maroc

Harry Gruyaert 4

Europe

 

Franco Fontana (italien) a créé toute une série de paysages aux couleurs saturées, aux lignes tranchées. Ses photos tendaient vers l’épure ayant des allures de montage intemporel. Elles ont été commandées et utilisées pour des couvertures de disques de jazz.

Franco Fontana 1 *    Franco Fontana 2

 

Guy Bourdin (français) a travaillé dans la mode où il a épanoui la couleur. Il a eu une carrière difficile et a refusé la promotion de son nom.

Guy Bourdin

 

John Batho (français d’origine anglaise) a commencé la sienne en pur coloriste. Il a ensuite «dérivé» vers la photo abstraite.

John Batho

 

Shinzo Maeda (japonais) photographie la nature en saisissant ses composantes chromatiques, géométriques et de volume dans une synthèse dont aucun élément ne peut être retranché. C’est un coloriste pur, à la japonaise.

Sh.Maeda-3 *          Sh.Maeda-2

Sh.Maeda-1

* Remarquez les différences fondamentales de traitement entre les 2 photos de Fontana et Maeda malgré les apparences de similitude.

 

Martin Parr (anglais), utilise très savamment la couleur comme élément constitutif, mais aussi renforçateur d’une photo pleine d’un humour sarcastique, très britannique, qui va jusqu’au cocasse.

Martin Parr 1        Martin Parr 2