Cet article vient à la suite de « Comment se construit une photo couleur » , qu’il convient bien évidemment de lire ou de relire, car les deux sont complémentaires.

 

Et si on parlait histoire ?

Pendant la première période de son histoire, la photographie a été monochrome. Même si dès le début la couleur est apparue, avec les autochromes, elle est restée marginale pour des raisons techniques. La couleur, c’était la peinture, la photographie le noir et blanc. Les choses étaient cloisonnées, stables, l’ordre était rassurant.

Comme nous l’avons dit dans le premier article, la photographie a construit ses canons propres. Ils ont été bâtis sur la structure, le graphisme, les lignes, l’agencement des plans, la palette des gris.  Et bien sûr, la lumière. Et aussi un élément souvent oublié, l’emphase, le tragisme, l’expressivité augmentée. Ce mot en rappelle immédiatement un autre, l’expressionnisme. Même si ce dernier est associé à la couleur, il colle bien au style photographique et cinématographique de la même période, avec son surlignement de certains traits graphiques, son contraste accentué, ses éclairages durs, ses géométries très présentes, dans des films comme Nosferatu, Métropolis, M le Maudit ou les photos de Rodchenko, plus tard Giacomelli,  Kroll…

Rodchenko-3

Rodchenko adorait les cadrages obliques

 

Rodchenko-4

Rodchenko adorait les contre-plongées

 

Mario Giacomelli

Giacomelli les noirs profonds, mais pas seulement…

 

 

Comment se construit une photo Noir & Blanc ?

Comme toute photo, en appliquant (ou pas) des principes connus, tout simplement.

 

Les principes structurels

  •  Les principes géométriques : 3 tiers, diagonales, sens de lecture, placement de l’horizon, cadre ouvert ou fermé…
  •  Les principes d’équilibre : répartition des masses sombres et claires,  espaces pour le regard et (ou) pour le déplacement du (des) personnage(s), placement des axes de mouvement…
  •  Les principes de volume, construction dynamique ou statique, étagement des plans, symétrie ou asymétrie, lignes droites ou courbes …

Ces principes, ou au moins un de ces principes, serviront à construire la photo. La construction géométrique fera l’objet d’un soin particulier. Directement lié à cette construction géométrique, le graphisme joue bien sûr un rôle central. Les deux photos de Rodchenko en sont une illustration évidente. Pour la deuxième, on ajoutera la matière, la texture des briques du mur. Car elles jouent elles aussi un rôle non négligeable.  La lumière, les éclairages sont également des éléments incontournables.

Mais c’est surtout une façon de photographier qui demande de prévoir. De pré-voir le résultat, avant même d’avoir mis l’œil au viseur.

Cette pré-vision en N&B n’est pas innée.  Elle est le résultat d’une pratique régulière sur le terrain, que facilite le numérique. La consultation d’ouvrages de « grands » photographes ayant travaillé ou travaillant en N&B est également une bonne approche.

 

Les principes techniques

Il est possible de travailler en couleur et de transformer les photos/fichiers en N&B au post-traitement. Il existe plusieurs méthodes, certaines plus rapides que d’autres. Si vous utilisez Lr, voici deux méthodes possibles:

  • TLS (Teinte, Luminance et Saturation) qui permet des réglages plus fins. L’opération consiste à jouer des curseurs pour obtenir le résultat souhaité. Noter que la désaturation, une des méthodes qui permet d’obtenir du noir et blanc, prive de toutes les possibilités fines de coloration du rendu N&B avec la Teinte, et de réglages différenciés des hautes et basses lumières de la photo.
  • NB permet d’obtenir des résultats plus fins et plus nuancés, car le jeu sur les curseurs permet une action combinée couleur/saturation. De plus le résultat s’obtient plus raidement.
  • NOTA: Le grain peut se travailler dans Effets avec le curseur Diamètre. Le grain augmente avec le glissement du curseur vers la droite.

Par ailleurs, il existe des logiciels spécifiques de transfert en NB qui donnent d’excellents résultats, comme Silver Effex ou DxO FilmPack. Ce dernier logiciel de DxO propose même des rendus de pellicules de diverses marques, couleurs comme NB. Le post-traitement permet également d’obtenir assez facilement des cut out, ou seule une couleur est conservée dans une photo par ailleurs NB.

Il est également possible de programmer un mode USER en monochrome, et même en RAW. Ce qui permet de voir immédiatement le résultat en N&B. Cette possibilité est réelle, au moins à partir du K-5. Attention le RAW en N&B apparaît sur l’écran arrière du boîtier en N&B, qui affiche le jpeg intégré au fichier raw), mais dans les logiciels de PT l’image ne s’affiche que peu de temps en monochrome et devra être ensuite transformée en N&B définitif. Ce problème, qui n’en est pas un, vient du fait qu’à la prévisualisation, les logiciels affichent l’image jpeg intégrée au Raw (et donc en NB puisque les paramètres du boîtier étaient NB), le temps de calculer et d’afficher une image issue de l’interprétation RAW (qui elle sera en couleur).  Sur Lr, on peut récupérer les profils de l’appareil utilisé et donc appliquer les corrections du boîtier sur le RAW. A priori, pour Pentax, c’est enfin le cas, mais cela reste encore à tester.

Exemple de réglage N&B :  

100 Iso – AF Auto 5, réglé sur le collimateur central – s RGB – Réglages spécifiques : contraste +2 Ex/S +2 (netteté affinée). Les Isos peuvent évidemment être réglés librement, selon que l’on souhaite un NB sans grain, ou très grainé, plus ou moins contrasté, etc.

 

En fait le Mode USER est surtout pratique parce qu’il permet de fixer une configuration que l’on aime et que l’on utilise donc facilement, en retrouvant cette-ci de façon rapide. Et d’obtenir un Jpeg B&N direct, soit en Jpeg seul, soit en RAW +.

 

 

Dans quelles conditions faire du N&B ?

  • Par mauvais temps, quand les couleurs sont brouillées ou ont même disparu d’elles — mêmes.
  • Mais aussi par beau temps, quand il y a une forte lumière très contrastée, qui favorise l’obtention de beaux noirs et de beaux blancs.
  • La nuit, quand avez eu « votre dose » de traînées rouges et orange…
  • N’importe quand, pourvu que vous ayez envie de faire du noir et blanc.
  • Chaque fois que vous pouvez vous demander: « Qu’est-ce que la couleur va apporter ici ? » Si vous avez du mal à trouver la réponse, faites du N&B.
  • Quand vous êtes devant votre ordinateur, ouvert sur votre logiciel de PT, et que certaines de vos photos vous font de l’œil, maquillées d’un rimmel noir profond.

Les photos couleur et N&B ne s’opposent pas par leur construction. Certaines photos peuvent fonctionner aussi bien en N&B qu’en couleur, elles se lisent simplement différemment. Ce sont deux façons différentes de « traiter le réel ».

Un des corollaires du point 5 ci-dessus est que chaque fois que la couleur risque de rendre la photo anecdotique, il vaut mieux faire du N&B. Un certain nombre de créateurs ont préféré le N&B probablement pour cette raison, Jeanloup Sieff, aussi bien en paysage, en nu, qu’en mode, ou le lithuanien Rimantas Dichavicius avec « Fleurs parmi les fleurs », premier album de nus publié en URSS en 1987.

 

JL Sieff 1964

Jeanloup Sieff. 1964

 

Dikhavicius1

Rimantas Dichavicius 1987 (Lithuanie)

 

Comme nous le disions dans l’introduction, la photographie, alors qu’elle était exclusivement N&B, a développé ses canons stylistiques, principalement la rigueur de la construction des lignes de force et l’expressivité soulignée, qui coexistaient avec le côté documentaire.

Quand arrive la couleur, dans les années suivant la Seconde Guerre Mondiale, va se faire une sorte de partage des genres. Le noir et blanc va garder une place importante dans la photo d’expression, la photo parlant aux émotions, la photo « artistique ». Ainsi la photographie de guerre va voir le N&B perdurer. La photo primée par le World Press Award 2016 est une N&B, ce n’est pas un hasard. La photo publicitaire par contre n’utilise qu’assez peu le N&B.

 

Koudelka-Prague 68

Koudelka — Prague 1968

 

Warren Richardson 2016

W. Richardson — Réfugiés 2106. (World Press Award 2016)

 

Bien sûr, il n’y a aucune répartition stricte entre les 2 types de photos, car les choses sont plus complexes. Toutes sortes de styles de photos sont faisables en noir et blanc, surtout celles qui découlent du point 5 exposé ci-dessus. Le N&B est privé des nuances chromatiques, donc il compense par les lignes, la structure, les compositions rigoureuses qu’il souligne et accentue, le jeu avec les valeurs de gris. Dans le même temps, il porte des valeurs traditionnelles, souvent involontairement, parfois en cultivant l’aspect vintage, souvent de façon formelle.

La couleur, riche des nuances chromatiques, va plutôt tirer de l’autre côté. Elle risque de passer à côté de l’aspect structurel et de la force que cela confère à la photo. Elle peut facilement succomber à l’anecdotique, sauf à accentuer elle aussi et souligner tel ou tel aspect de la photo, l’anecdote elle-même, comme le font par exemple Martin Parr ou Delachapelle, ou la structure colorée, comme Haas ou Mc Curry. (voir l’article: « Comment se construit une photo couleur » et « Les photographes américains » pour DeLachapelle).

 

D.Michals 1965

Duane Michals – Magritte au chapeau melon 1965

 

Krull-Ivens

Germaine Krull — Joris Iven au travail

 

Antanas Sutkus 1965

Antanas Sutkus — Jean Paul Sartre 1965

 

On voit que l’accentuation est un trait important de la construction d’une image. Cette accentuation peut aussi porter sur l’esthétique, la densité, le piqué; ce qui est le mainstream actuel de la photo, principalement couleur. Accentuation moins visible, car ce n’est pas sur les lignes ou les formes qu’elle porte, mais sur toute la photo, de manière indifférenciée, sinon égale. Ça n’en est pas moins de l’accentuation.

 

L’important est que vous trouviez le mode d’expression qui vous convient au moment ou pour le sujet que vous avez choisi, ou qui vous a choisi.