Sebastião Salgado est né en 1973, à 29 ans. A la photographie, évidemment.

Avant 1973, ce brésilien natif d’Aimorés, une ville de l’État du Minas Gerais au Brésil, a fait des études d’économie. C’est d’ailleurs pour préparer un doctorat de troisième cycle qu’il a fait connaissance de Paris, ville qu’il fera sienne et qu’il continue à habiter aujourd’hui, même si c’est désormais de manière partielle. Après les études, il travaille dans le monde de l’économie, tout d’abord au ministère de l’économie brésilien, puis à l’organisation internationale du café.

1973 est une année charnière. Avec l’accord de sa femme, Lélia Deluiz Wanick, qui jouera un grand rôle dans sa vie, il décide de changer d’orientation professionnelle. Et c’est dans la photographie que Sebastião Salgado a décidé de se reconvertir. S’il commence sa carrière en tant que free-lance, il se construit rapidement une certaine réputation. Au point d’intégrer l’agence Gamma en 1975, avant d’être coopté chez Magnum en 1979. Il y restera 15 ans, avant de fonder avec sa femme, sa propre agence. Qui a pour seul but, la promotion du travail de l’artiste.

 

 

De free-lance à Magnum

Si le nom de Sebastião Salgado ne vous évoque rien, il est possible que ses reportages vous parlent plus. Car on lui doit beaucoup.

 

 

Rapporteur d’images
Attentat contre Ronald Reagan

Attentat contre Ronald Reagan

 

Les rares photos de la prise d’otages israéliens à Entebbe, c’est de lui. Ronald Reagan à terre suite à la tentative d’assassinat, lui encore. Les images de la guerre, au Sahara occidental avec le Front Polisario ou en Angola, encore Salgado. En France, à la fin des années 70, on lui doit un reportage sur la cité des 4000 à La Courneuve. Quelques mois plus tard, il réalisera un travail très important sur les conditions de vie des immigrés en Europe. On voit déjà s’affirmer son goût pour les projets à long terme, dans lesquels Salgado s’impliquera fortement.

La Courneuve, cité des 4000

La Courneuve, cité des 4000

 

 

Les longs projets

Et des projets, Salgado n’en manque pas, tous fortement orientés vers l’humain. Un de ses premiers concerne (déjà !) l’Amérique latine. Déjà, car cette contrée, et plus précisément l’Amazonie, sera le théâtre de sa troisième vie.

De 1977 à 1984, il va parcourir les régions, visitant les villages reculés et leurs habitants. Son but est de rassembler un témoignage des cultures indiennes ainsi que la résistance culturelle que ces derniers tentent de mener face à la civilisation qu’on tente une nouvelle fois de leur imposer. Ce travail de longue haleine se concrétisera par de nombreux reportages et un ouvrage, « Autres Amériques » (1986).

Autres Amériques

Autres Amériques

 

Puis, en 1984-85, c’est le Sahel qui va faire l’objet de son attention. Si en France, des artistes vont dénoncer en chanson les ravages de la famine, Salgado le fera en images. Le livre qu’il publiera en 1986 (Sahel, l’homme en détresse) montre une dureté de la vie infinie. On y verra des victimes de la sécheresse et de la famine, ainsi que les trop nombreux dégâts causés à l’environnement par l’homme.

À peine un projet terminé que Salgado passe au suivant. Celui-ci va durer 6 ans, de 1986 à 1992. Six années qu’il consacre au système mondial de production. Ce qu’on appelle désormais la mondialisation. À travers 26 pays répartis sur tous les continents, il tente de montrer l’évolution du travail manuel. Il en tirera un ouvrage, La Main de l’homme, publié en 1993. Les photographies de cette série, exposées dans le monde entier, figurent certainement parmi ses œuvres les plus connues.

À partir de 1994, il s’empare du sujet des populations déplacées. En 5 ans, de 1994 à 1999, Salgado va effectuer pas moins de trente-six reportages sur ce projet. Cet immense travail donnera, encore une fois, à des expositions à travers le monde et un livre, Exodes, qui parait en 2000. Peu après, Salgado profite de la richesse de son travail pour publier les Enfants de l’exode dans lequel il montre le sort des enfants de ces populations déplacées.

Exodes

Exodes

 

Évidemment, il ne s’agit pas là des seuls sujets qui ont inspiré Sebastião Salgado. Il s’agit juste d’une partie de son immense œuvre.

 

 

L’engagement en Amazonie

À partir de 1994, Salgado et sa femme se lancent dans un immense projet écologique en Amazonie. Projet qui va engloutir son temps et les revenus de son travail. C’est sans doute la raison pour laquelle, Lélia et Sebastião fondent à Paris l’agence Amazonas Images, une structure entièrement vouée à son travail.

Il entreprend, avec l’aide de sa femme, de redonner un état « sauvage » à une immense propriété (environ 700 ha) quasiment désertique à force de sur-exploitation. Cette reconquête du milieu originel au travers de replantations est un travail de longue haleine. Le reboisement de ces hectares aura nécessité pas moins de 4 millions d’arbres.

Il en a profité pour proposer des programmes de sensibilisation et d’éducation à l’environnement.

 

 

Salgado, une œuvre en noir et blanc

Salgado choisit lui-même ses projets aux quatre coins du monde. Il est indépendant et ne s’investit que dans des sujets qui lui tiennent à cœur. Il y a néanmoins quelques constantes dans son œuvre. L’une d’entre elles, essentielle, concerne le Noir & Blanc, au travers duquel il a choisi de photographier ses projets. Mais si du temps de l’argentique, cela ne posait pas de problème, le passage en numérique a nécessité quelques adaptations.

Après des années à utiliser des appareils argentiques (longtemps avec un Pentax 645 Moyen Format et des films Kodak Tri-X ou T-Max P3200), il a fini par utiliser des appareils numériques à partir des années 2000, lassé de voir ses pellicules voilées à force de passer sous les portiques d’aéroports. Un passage, ça va, plusieurs et adieu les clichés.

Pirogues et indiens Wauras, Etat du Mato Grosso

Pirogues et indiens Wauras, État du Mato Grosso

 

Mais malgré cette migration, il a souhaité conserver le rendu argentique. Il a donc « inventé » un process de travail original, mêlant le numérique pour la prise de vue (MF Pentax 645D puis Z, reflex Canon 5 D mkII et Pentax K-1) et l’argentique pour le tirage. Les fichiers numériques sont tirés sous forme de planche contact afin qu’il puisse indiquer ses choix de développement et les photos à sortir sur papier. Par écrit, directement sur les planches, il annote les photos et les changements à apporter. Ce sont des tireurs de confiance qui vont ensuite réaliser le travail de Post-Traitement sur ordinateur (avec le logiciel DXO FilmPack afin de retrouver le grain des pellicules Kodak Tri-X ou T-Max P3200) et réaliser les tirages argentiques (à partir d’un internégatif).

Ces tireurs, souvent français, vont interpréter les instructions de Salgado. Cela implique une bonne relation de confiance entre eux. Car ils vont devoir travailler pour notamment faire ressentir la lumière comme le photographe l’a saisie. Une gageure ! De plus, qui dit tirage argentique, dit tirage unique. Il ne peut y avoir deux tirages identiques, car le papier peut changer ou le révélateur ne pas être exactement à la même température. Sans compter les gestes qui ne seront pas identiques !

Parmi les tireurs connus de Salgado, il y a Nathalie Lopparelli ou Dominique Granier.

Afin de satisfaire ses exigences, Salgado a donc mis au point un processus « hybride », mi-numérique, mi-argentique, qui a été repris par quelques laboratoires comme Picto.

 

 

Un homme complexe, parfois décrié

En matière photographique, Sebastião Salgado est un génie. Ce terme n’est pas galvaudé, car il s’agit d’un des très grands photographes encore vivants. Et comme tout génie, il a ses admirateurs et ses détracteurs.

 

Haro

À l’orée des années 2000, de nombreux journaux essentiellement américains se sont mis à critiquer Salgado. Il a été accusé de commercialiser la misère, de transcender des situations dramatiques afin de les rendre plus belles et les vendre. C’est ainsi que Susan Sontag va s’interroger sur « l’inauthenticité du beau dans l’œuvre de Salgado ».

Salgado a-t-il vraiment commercialisé la misère ? À cette question, on peut répondre oui puisqu’il a produit des ouvrages et des expositions sur ces sujets. Argent qu’il a utilisé pour financer d’autres projets photographiques ou son projet Amazonie. Ce qui relativise l’aspect soi-disant mercantile…

 

Au-delà de l’esthétisme

On peut aussi dire que Salgado aura permis de faire connaître à des centaines de milliers de personnes des situations et des luttes parfois insoupçonnées. Sans ses expositions et ses livres, beaucoup n’en auraient pas eu connaissance. Chacun mène ses combats à sa façon. Salgado, c’est avec ses photos. Qu’est ce qui importe ? Le fait qu’elles soient esthétiques ou bien la prise de conscience qu’on peut avoir en les regardant ?

En mettant en avant l’exploitation et la misère humaine, en dénonçant la mise à mort de notre planète, les clichés de Salgado proposent de multiples éléments de réflexion :

  • notre capacité à passer sous silence ce qui nous dérange,
  • une confrontation à une réalité que nous avons tendance à négliger,
  • des informations dérangeantes pour notre petit confort.

 

Tribu en amazonie

Tribu en Amazonie

 

Les photos de Salgado sont certes belles et esthétiques. Mais principalement, elles interrogent. Avec des réponses que nous ne sommes pas en mesure, consciemment ou pas, d’apporter ou d’entendre. Non seulement Salgado a le don, l’œil, pour prendre ses photos, mais surtout chacune d’entre elles est un vrai cri d’où émane une énergie pure.

 

À voir, le film documentaire de Wim Wenders, « Le sel de la terre ». Il s’agit là d’un excellent documentaire réalisé sur le travail de Sebastião Salgado.

 

 

crédit photo : Sebastião Salgado