La Street Photography

La Street photography, ou photographie de rue (quand on traduit l’expression dans la langue de Molière), est une pratique compliquée à définir. Elle a été incarnée par de nombreuses personnalités comme Walker Evans (sans doute le fondateur), Vivian Maier, Willy Ronis… Aujourd’hui, beaucoup s’en réclament, avec comme résultat, des images en très grand nombre que l’on retrouve sur Instagram, Flickr et autres 500px. Il y a tellement de production que la photographie de rue est devenue un fourre-tout, une appellation utilisée quand on ne sait plus quoi coller comme étiquette. Il n’est pas impossible que l’essor du smartphone soit pour quelque chose dans ce phénomène.

Attention : Les expressions « Photographie de rue », « Photo de rue », « Street Photography » et « Street » utilisées dans cet article désignent la même discipline photographique.

Petite histoire de la Street Photography

Si on prend l’expression en elle-même, on pourrait dire qu’un cliché est une photo de rue à partir du moment où il a été pris dans la rue. C’est d’une telle évidence qu’il y a peut-être un loup quelque part. Cette définition littérale exclut l’espace privé et n’impose pas l’obligation d’une présence humaine. On pourrait dès lors penser qu’il s’agit juste d’un style dérivé de la photographie documentaire, un style qui s’empare du territoire urbain et qui reflétera la personnalité du photographe. Une définition étymologique qu’on a trop souvent en tête.

Wikipedia, l’encyclopédie sur internet, propose quant à elle la définition suivante : « pratique de la photographie en extérieur, dont le sujet principal est une présence humaine, directe ou indirecte, dans des situations spontanées et dans des lieux publics comme la rue, les parcs, les plages ou les manifestations. »

Une définition plus complexe qu’il n’y paraît

Ces propositions comportent au moins deux problèmes. Tout d’abord, elles sont tellement ouvertes que la street photography finit par ressembler à une auberge espagnole, amalgamant tout et surtout n’importe quoi. Ensuite, elles omettent un point fondamental, la dimension sociale. Car malgré tous les courants et styles disparates qu’elle peut rassembler, il existe un dénominateur commun. La particularité de cette discipline est de jouer avec le réel, de travailler dans l’action, sans intervenir ou mettre en scène en dictant aux acteurs humains (involontaires) une attitude.

Quartier Latin par Willy Ronis
Quartier Latin par Willy Ronis

 

C’est également une photographie sur le vif, s’apparentant à un témoignage subjectif sur le monde qui entoure le photographe.Dès lors, elle va nécessiter non seulement un bon cadrage, mais surtout une anticipation afin de prévoir ce qui va se passer. Pour ce faire, il va falloir apprendre à regarder à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du cadre afin de comprendre ce qui va, ou ne va pas, interagir dans l’image. Quand vous serez parvenus à analyser une scène, à la recomposer à travers le viseur et à déclencher à l’instant T, vous aurez atteint votre but. C’est à force d’entraînement que vous saurez quoi photographier, et surtout quand photographier.

Les origines complexes

Pour les Français, la Street Photography trouve son origine à Paris, dans l’héritage laissé par les impressionnistes. Ce serait Eugène Atget qui serait LE premier artiste pratiquant la photo de rue. Mais trop souvent sur ses clichés, les personnes qui y figurent paraissent avoir posé. Pour d’autres, l’origine est américaine, durant la période qui va des années folles au krach boursier. Dans cette période où le jazz prend son essor. Un hasard qui n’en est peut-être pas un, tous deux exprimant une représentation de la vie quotidienne. Sans compter que le premier a souvent photographié le second.

Photo de rue par Eugène Atget
Photo de rue par Eugène Atget

 

Ces années sont aussi celles de la libération des mœurs (surtout celles des femmes) et des diverses revendications sociales qui fleuriront après le krach boursier. La rue devient alors le lieu symbole des diverses revendications et a généré de nombreuses photos mêlant un côté reportage avec une dimension sociale. Par la suite, la photo de rue s’est enrichie de la photographie humaniste et de la photographie indépendante, car elle est produite très souvent en dehors des circuits commerciaux traditionnels.

Fermiers de l'Alabama par Walker Evans
Fermiers de l’Alabama par Walker Evans

 

Walker Evans, qui a découvert la photographie en France et notamment le travail de Atget, proposera dans son œuvre un regard attentif sur les villes et sur ceux qui y vivent. Durant la grande dépression post 1929, il photographiera l’Amérique profonde dans les yeux. Le sujet se sait photographié et son regard est accusateur. Accusateur vis-à-vis des puissants qui l’ont réduit à la pauvreté. Malgré tout, dans toutes les photos de cette période, la dignité humaine, bien que mise à mal par la misère, est préservée. Par la suite, Walker Evans évoluera et commencera à photographier les humains à leur insu. C’était entre 1938 et 1941. À partir de là, les bases de la Street Photography étaient en place.

Métro new-yorkais, par Walker Evans
Métro new-yorkais, par Walker Evans

 

Les photos proposées par Evans ou Robert Frank (autre photographe américain qui a particulièrement incarné ce mouvement de la street photography) ont rencontré d’importantes oppositions. Les images brutes et violentes de ces auteurs étaient en effet à l’opposé de ce que la photographie dominante de l’époque proposait (essentiellement des paysages à la Ansel Adams). Sans compter que le côté social dérangeait fortement.

En témoignant de l’histoire, du moins d’une histoire, celle proposée par chacune des photos qui la composent, la Street Photography apporte un focus important sur nos modes de vie, nos habitudes, nos quotidiens, nos moyens d’expression. Elle dépeint une réalité sociale, parfois féroce, parfois tendre, qui témoigne de son temps. Il s’agit là d’un véritable outil pour les historiens qui montre les changements sociaux ou culturels.

La photo de rue aujourd’hui

Cartier-Bresson a établi quelques règles qui, selon lui, permettent de définir une photographie de rue réussie :

  • L’utilisation du noir & blanc (la couleur étant vulgaire à ses yeux),
  • Une composition respectant la lisibilité d’une image,
  • L’instant décisif qui est l’instant rare où tout bascule dans une image. Une notion parfois abstraite et subjective.
Derrière la gare Saint-Lazare, par Cartier-Bresson. Photo illustrant le moment où tout bascule
Derrière la gare Saint-Lazare, par Cartier-Bresson. Photo illustrant le moment où tout bascule

 

Dans les années 60/70, de nombreux photographes américains ont fortement remis en cause ces règles, s’autorisant décadrages, reflets, compositions centrées, utilisation de la couleur et autre contre-jour. Il va sans dire que l’instant décisif a, lui aussi, été largement abandonné.

De nos jours, le nombre de photographes amateurs et professionnels se réclamant de ce courant est considérable. Malheureusement, la production exposée sur les différents réseaux sociaux est très importante et trop souvent médiocre, avec à la clé une perte de crédibilité constatée. C’est vrai que, sous le prétexte de ne pas avoir de règles, on se permet tout, on ose tout. Mais le principal problème, c’est que dans notre société de l’instantanéité sans filtre, on montre tout, tout de suite, sans réflexion. Tout se tague « street », du moment qu’il y a au moins un vague rapport avec la rue. Et encore. Cela va d’une photo de vacances plus ou moins travaillée à un vague portrait de sans-abri… Sans réflexion photographique.

Exemple de ce que l'on trouve sur flickr
Exemple de ce que l’on trouve sur Flickr avec le tag « street photography » (Daisuke Murakami)

 

La Street photography est devenue ainsi un terme générique poubelle, avec tout le côté péjoratif et méprisant s’y rattachant. Cette réduction à la simple prise d’images dans la rue me paraît être une grave erreur. Sans compter que c’est un affront envers les pratiquants. La Street est une exploration visuelle de la société dans laquelle on vit, où l’on voyage. Elle permet une vraie expérience sociologique au travers des comportements, des visages, et des démarches de la rue.

Le risque de l’ennui

Les propositions de clichés sont tellement pléthoriques sur les réseaux sociaux que l’indigestion et l’ennui guettent. Il devient difficile, pour un photographe adepte de la street, d’exister.

L’ennui en photographie de rue peut avoir différentes raisons :

  • Prise de vue systématiquement des passants de dos, dans un lieu touristique,
  • Le cadrage mal maîtrisé (la fameuse règle des tiers permet de réduire les risques pour ceux qui ne connaissent pas grand chose à la composition),
  • Un sujet banal,
  • Le moment de prise de vue mal choisi (comme un geste interrompu au mauvais moment). Il faut apprendre à reconnaître et à anticiper les attitudes,
  • Un post-traitement trop simple et sans relief ou, à l’inverse, extrême,
  • La sensibilité de chacun, mais là c’est du subjectif !

Évidemment, il existe bien d’autres raisons.

Si vous souhaitez publier, faites déjà un premier tri à l’issue des post-traitements et laissez ensuite décanter quelques jours. Souvent quand on revient sur ces clichés « prêts », on s’aperçoit que certains ne méritent pas une publication. Mais surtout, pour pallier l’ennui, il convient de développer un regard personnel et d’apprendre le langage visuel afin de distinguer le signifié (ce qu’on veut dire) de votre signifiant (le cliché). Si vous n’êtes pas en mesure d’en expliquer le sens oralement, alors il y a de grandes chances pour que la photo ne soit pas bonne.

La street, progresser et pratiquer

Ce qu’il ne faut pas faire

Se lancer dans la Street photography n’est pas compliqué, pour cela il suffit d’avoir de quoi prendre des clichés et sortir. Mais ce n’est pas suffisant. Voici quelques écueils à éviter.

Ne pas être violent dans la prise de vue

Dans un reportage vidéo promotionnel, on peut suivre, entre 2 séquences d’interviews, un photographe japonais en train de pratiquer la street photography. Il déambule, son appareil caché dans sa poche de blouson. C’est presque au dernier moment qu’il le sort pour photographier des passants. Il s’approche parfois très près afin d’obtenir ses clichés. Jusque là, rien de grave pourrait-on penser.

Ce qui a été mon cas au début du « reportage ». Mais très vite, un malaise s’est installé. Ses prises de vues se sont montrées de plus en plus intrusives, allant mettre l’appareil quasiment en plein visage du photographié. Le tout évidemment sans s’excuser ou même quémander vaguement une autorisation tacite. Voir surgir une personne qui s’avance vers soi en brandissant un objet est déstabilisant. À chaque fois, on perçoit clairement la gêne, voire la peur des personnes. Ce photographe envahit littéralement l’espace de la personne. Une pratique à la limite d’un viol. Cette vidéo est pour le moment visible sur YouTube.

Le photographe Tatsuro Suzuki s'approchant de ses "victimes" pour prendre un cliché
Le photographe Tatsuro Suzuki s’approchant de ses « victimes » pour prendre un cliché

 

Cette approche me paraît très éloignée du respect que tout un chacun est censé attendre. On est plus là dans un registre de type paparazzi. Une façon de procéder à éviter, je pense, même si les clichés obtenus sont intéressants.

Fixer son focus sur les sans-abri

Le monde des sans-abri est un sujet trop souvent abordé par les photographes, principalement quand ils débutent. Il a le malheur (pour lui) d’être facile à réaliser, tout en ayant une vague connotation sociale. Facile, car malheureusement la population des sans-abri est importante dans les métropoles.

Flickr avec le tag "sans-abri"
Une des nombreuses photos trouvées sur Flickr avec le tag « sans-abri » (Alain Bachellier)

 

De manière cynique, on peut dire que le matériel de base est presque à portée d’objectif. Dès lors, la tentation est grande de commencer par là. Je n’ai pas échappé à cette règle et commis quelques clichés avant de comprendre que je ne racontais rien, que j’avais oublié que c’était un être humain avant d’être un sujet de moquerie.

Une des rares « sans-abri » que j’ai conservée, pour la tristesse du regard et le mot love

 

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas les photographier. L’auteur doit, pour réussir des clichés de sans-abri, donner un message, un sens, porter un regard qui ne soit pas condescendant.

Oublier la composition

Ne pas composer son cliché est la principale faute commise par de nombreux amateurs. On prend son appareil, très souvent un smartphone, et on déclenche. Or, une photographie est un assemblage de motifs, de personnages, d’idées et d’émotions afin d’exprimer la vie. Quand une image est mal composée, voire pas composée du tout, alors elle est sans relief. Le regard va survoler, mais ne rien capter. Le lecteur ne ressentira qu’un ennui et passera à la suite.

En composant votre cliché, vous allez donner un sens, des points d’accroche au regard. Tout va compter, des lignes de fuite au mouvement, en passant par un regard ou un élément du décor. Il faut donner les éléments nécessaires à la construction d’histoire(s). Au pluriel, car les lecteurs auront peut-être chacun la leur.

 

Mais attention, composer une photo ne veut pas dire effectuer une mise en scène où les acteurs vont jouer une scène écrite à l’avance, dans le but de vous permettre de prendre le cliché. Ainsi, le baiser de l’Hôtel de Ville, célèbre photo de Doisneau, n’est qu’une mise en scène où la spontanéité n’avait pas sa place. Des personnes ont été payées par l’auteur. On peut s’interroger sur son appartenance à la photo de rue !

Ne pas être à la bonne distance

Robert Capa disait que si une photo n’était pas bonne, c’est que l’auteur n’était pas assez près. C’est vrai. Mais de là à en déduire la distance idéale, c’est une autre histoire ! Il faut être à la fois assez près, mais assez loin. Assez près afin de créer une complicité avec le sujet, et assez loin pour prendre en compte tous les éléments d’une scène et être en mesure de proposer une histoire.

Pour certains, il faut être proche, très proche d’un sujet pour le prendre. Qu’il ne faut pas se cacher. Après des années à pratiquer, je n’ai pas d’avis tranché sur ce point. C’est les circonstances qui vont souvent décider pour moi. Si j’estime devoir me rapprocher pour obtenir un meilleur résultat, je n’hésiterai pas. Comme reculer d’ailleurs !

Abuser du post-traitement… et de la conversion en NB en particulier

La tentation est forte d’utiliser les artifices de la retouche afin de cacher la misère, la pauvreté artistique d’une photo, voire son ratage. Cela vaut en fait pour toutes les pratiques photos. Dans la réalité, une photo qui est ratée, est ratée. Peu importe le saupoudrage artificiel que l’on apportera. Une photo sous-exposée ou surexposée le restera.

Sur le noir et blanc en particulier, cette pratique n’est pas une solution palliative. Une image ne va pas devenir belle par le miracle de la conversion. Une photo noir et blanc se pense noir et blanc. On la compose en « voyant » le résultat. Dans sa tête pour les reflex, avec le viseur électronique pour les hybrides.

Ne faire que des photos noir et blanc

Oui Cartier-Bresson a institué le noir et blanc en règle de la street photography. Mais ce dernier, aussi talentueux qu’il soit, avait tort. Le noir et blanc n’est pas l’apanage de la photo de rue. Le choix de la couleur ou du noir et blanc s’inscrit dans une démarche artistique.

Ne jamais oublier le pouvoir de la couleur
Ne jamais oublier le pouvoir de la couleur

 

Couleur et Noir & Blanc apportent des visions différentes d’un même sujet. Si le second apporte la gravité (parfois) et une certaine intemporalité, le premier apporte des codes tout aussi intéressants, entre autres sur la datation. La couleur permet souvent de figer un cliché dans un espace-temps. Parce que les couleurs argentiques n’étaient pas les mêmes au fil des années, ou parce qu’elles font ressortir plus facilement les habits ou les décorations que l’on peut dater.

Pour progresser

La pratique

Vous connaissez le fameux slogan « 100 % des gagnants ont tenté leur chance » ? C’est presque pareil pour la Street ! On pourrait dire que « 100 % des photos que l’on ne fait jamais sont ratées ». C’est en photographiant que l’on apprend à photographier, ce n’est pas un secret. Il faut donc photographier, encore et toujours. Il n’y a pas mieux pour progresser. C’est en pratiquant que l’on travaille sa sensibilité et sa technique. Parfois, il faut faire des sorties juste pour refaire ses gammes, ce qui permet de s’exercer dans diverses situations (le jour, la nuit, la lumière du petit matin ou celle de midi, la pluie, etc.).

C’est en pratiquant que le photographe pourra s’interroger sur les zones qui peuvent être mises en évidence, celles qui devront être nettes et celles qui devront être floues, ou de faire attention aux motifs et personnages qui vont être intégrés à l’image.

Ne rien oublier dans sa composition
Ne rien oublier dans sa composition

 

Si vous ratez vos clichés, ce n’est pas grave. Il suffit de recommencer. Soit en faisant la même prise de vue, soit en tentant une autre approche, par exemple en changeant de position, de réglage ou de point de vue. Il faut arriver à trouver l’équilibre de l’image. Moins on prépare sa photo, moins on met de chance de son côté pour la réussir. Or, plus on pratique, plus on pense cadrage, composition et donc plus on prépare. C’est un cercle vertueux que vous mettrez en place. Et puis, il arrivera souvent qu’une photo que l’on pensait bonne ne fonctionne pas tandis qu’une que l’on pensait insignifiante soit réussie.

En photographie, il faut savoir être patient, vif, rapide, attentif. Cela peut certes paraître contradictoire, mais en fait cela ne l’est pas. Patient et attentif, car il faut préparer et attendre le bon moment. Vif et rapide, car il faut parfois très vite déclencher pour avoir le bon moment. Mais qu’est-ce que le bon moment ? Cartier-Bresson disait que c’était l’instant où tout bascule. Mais ce qui bascule, c’est toujours resté nébuleux à mes yeux. Selon moi, le bon moment est celui où la photo va raconter une histoire, va prendre tout son sens. Avant, l’histoire est tout juste à son préambule. Après, l’épilogue est déjà bien loin. Parfois, cela ne dure qu’une fraction de seconde. Attentif et vif.

La maîtrise de son boîtier

Il faut bien connaître votre appareil et savoir comme en tirer parti. Ne pas savoir comment fonctionne votre boîtier, c’est prendre le risque de chercher une fonctionnalité au plus mauvais moment. Alors, que vous ayez un Reflex optique, un hybride, un compact discret, ou un smartphone, peu importe, car tous sont compatibles avec cette pratique. Le tout est de savoir comment il fonctionne, comment il va réagir.

La marque Leica (avec entre autres le fameux Leica M) jouit d’une grande popularité auprès des photographes pratiquant la photo de rue. Si ces appareils sont fort pratiques du fait de la compacité, je ne peux m’empêcher de penser qu’il existe une forme de snobisme à la mettre en avant. D’autres marques existent, comme le dernier GR de Ricoh qui remporte, ces derniers mois, un succès auprès des pratiquants.

La composition

Le thème de la composition a été souvent abordé ici. Je vous invite donc à relire ce qui a déjà été écrit sur le sujet, comme cet article. Je me bornerai à rappeler quelques principes.

La règle des tiers

Il s’agit de dessiner 4 lignes, 2 horizontales et 2 verticales, séparant la vue en 9 rectangles (ou carrés) identiques et proposant 4 intersections. Pour obtenir une bonne composition, le sujet principal doit être positionné sur l’une des 4 intersections. Si le sujet principal ne s’y trouve pas, alors la photo est considérée comme mauvaise.

La règle des tiers et le sens de la lecture
La règle des tiers et le sens de la lecture (flèches en vert)

 

Ce principe a le mérite d’exister et de proposer, pour ceux qui ne savent pas composer, un point de départ. Elle permet, la plupart du temps, de proposer un équilibre et un sens de lecture. Un sens en forme de Z, de la gauche vers la droite, de haut en bas. A noter que cette règle des tiers est une invention récente et que jamais des photographes comme Ansel Adams, Salgado et d’autres n’y font référence (ou l’utilisent).

Quand vous maîtriserez vos cadrages et composition, de vous en affranchir. Un sujet centré peut fonctionner aussi.

Le cadrage

Partant de l’axiome que l’on ne peut pas créer ce qui n’a pas été photographié (même si les logiciels sont désormais capables de bien des miracles dans ce domaine), mieux vaut cadrer plus large. Cela permet de disposer de plus de matière pour recadrer après en postproduction. Parfois, cela arrive aussi qu’un détail s’y glisse, changeant complètement le sens de la photo.

La lumière

La lumière est un élément essentiel, quel que soit le type de photo que vous souhaitez faire. Nous dirons même crucial ! Car la lumière c’est le cœur de la photographie. Travailler la lumière, composer avec elle lors d’une sortie Street est indispensable. Savoir l’analyser, l’étudier permet de réussir ses photographies (en matière d’éclairage en tout cas) multiplier les possibilités, ouvrir la voie à de nombreux effets, développer sa réactivité. En jouant avec elle, vous pouvez choisir quels éléments occuperont le champ éclairé et quels éléments seront dans l’ombre.

Suivant l’heure à laquelle vous ferez vos photos, vous pourrez avoir des lumières douces ou, au contraire, des lumières très dures proposant des contrastes très accentués. De tout cela, il faudra tenir compte, soit pour harmoniser les différentes zones soit pour les mettre en évidence.

L’arrière-plan

Encore une fois, cela peut paraître évident. Et pourtant, il arrive d’être tellement distrait par le sujet principal que le résultat peut se révéler surprenant, avec un élément perturbateur que l’on n’avait pas vu au moment de la prise de vue. Un bel arrière-plan peut mettre en valeur le sujet principal, lui donner de la profondeur, un intérêt. Une photo peut être ratée simplement parce que l’arrière-plan occupe une place trop importante par rapport au premier plan qui ne se détache alors plus suffisamment.

Vous devez apprendre à jouer avec l’environnement. Vous allez capturer l’élément humain dans un décor urbain. Il faudra donc choisir soigneusement ce dernier. En multipliant les plans, vous apporterez ainsi du relief à votre image, voire à amener le regard sur le sujet principal.

Petit point d’attention sur la profondeur de champ. Pour les puristes, il convient d’avoir une profondeur permettant la plus grande netteté. Cela peut malheureusement conduire à une perte de l’attention s’il existe trop d’éléments. Oser le flou est une bonne idée. Au lieu de shooter à f/16, faire des photos de rue entre f/9 et f/11 permet de mettre l’arrière plan lointain dans un semi-flou et une meilleure mise en relief du plan principal.

Choisir le bon mode

Le mode Auto est loin d’être le mode adapté à cette pratique. Ni d’ailleurs le mode M. Utiliser son boîtier en mode Manuel est un piège dans lequel on peut tomber facilement, sous le prétexte de « faire comme les pros ». Sauf que les « pros », ils n’utilisent par tant que cela ce mode. Pour des raisons d’efficacité ! Les modes Av, Tv mais surtout Tav (avec les ISOs contraints dans une plage) sont plus adaptés, car plus réactifs. 

Disposer de l’objectif adapté

Les puristes l’affirmeront, la street, c’est toujours avec le même objectif qui doit être obligatoirement une focale fixe. Pour eux, utiliser un zoom c’est faire preuve de paresse et d’absence de volonté de photographier. Point négatif supplémentaire, les zooms sont souvent plus gros et sont donc moins discrets. Les autres sauront faire preuve de plus de souplesse.

zoom ou focale fixe

Sans relancer l’éternelle guéguerre, il convient de reconnaître qu’on ne photographiera pas de la même façon avec un zoom et une focale fixe. De même, un zoom proposera très souvent des clichés de qualité inférieure par rapport à ceux offerts par une focale fixe. Même si certains zooms récents ont réduit fortement le delta qualitatif.

Si vous aimez les zooms, un 24-70 à ouverture constante sera le meilleur choix. Tout zoom dont l’amplitude sera supérieure à un x3 sera à éviter. Vous pouvez garder les mégazooms de type 18-270 ou 18-300 au placard. Bien que « polyvalent », ils sont moyens en tout, manquant de précision, de rapidité et faisant preuve de mollesse dans les clichés.

Pour les adeptes de la focale fixe, le champ de vision proposé doit être assez large pour capturer le maximum d’éléments, tout en offrant une certaine proximité avec le sujet. Dans la pratique, cela se traduit par focale comprise entre 28 mm et 35 mm.

On exprime toujours le champ visuel de la focale par rapport à un full frame. Sur les autres types de capteurs, il convient d’effectuer une conversion pour avoir le champ focal réel. Pour les APS-C, ce facteur de conversion est compris entre 1,5 et 1,6 selon les marques. Pour les micro 4/3, ce facteur sera de 2. Un 35 mm offrira donc un champ visuel proche d’un 53 mm une fois monté sur un APS-C ou de 70 mm sur un micro 4/3. À garder en tête !

 

La dictature du 50 mm

Pour les puristes intégristes, il faut utiliser pour faire de la street, une focale de 50 mm (certains préciseront même f/1.8) ! En ville, cette focale semble pourtant peu adaptée si on ne dispose pas d’assez de recul. Ce qui est assez souvent le cas, avec comme conséquence, des personnages souvent coupés (on ne verra alors que des bustes, des bras, des jambes, jamais le personnage en entier). C’est un choix. En tout cas, ne vous laissez pas dicter le vôtre. Adoptez un 50mm si vous êtes à l’aise avec lui. Sinon, regardez vers des focales plus petites.

Chez Pentax en FF, le FA 35 HD a un rapport qualité prix intéressant. Coté APS-C, c’est le DA 21 limited qui proposera un champ visuel similaire.

Selon moi, le meilleur objectif pour faire de la street, c’est celui qu’on ose emporter et surtout avec lequel on est à l’aise. Depuis longtemps, mon choix personnel s’est porté sur une focale fixe et deux zooms. Le FA 31 limited, qui me propose un cadrage plus intéressant que celui du 35 mm, ainsi que le DFA 24-70 et le DFA 70-200. Un choix très personnel…

L’adoption d’une démarche narrative

Ce point est évoqué en dernier même s’il a déjà été abordé.

C’est sans doute l’élément essentiel de la Street. L’enjeu ici n’est pas de créer une situation de toutes pièces comme a pu le faire Doisneau, mais d’utiliser les éléments présents afin de la capturer au mieux. En tant que photographe de rue, vous allez devoir vous imprégner de votre environnement et trouver le meilleur agencement possible pour votre scène. Il va donc être nécessaire de trouver le meilleur angle, la meilleure lumière, les taches sombres et moins sombres, le décor… Avant d’espérer que le facteur humain se présente et permette le cliché. Il s’agit d’une mise en interaction des divers éléments, dans le but de faire ressortir un détail essentiel que peu auront vu et qui donnera un sens, une histoire à votre cliché. D’où la nécessité d’être très attentif.

La narration peut passer par beaucoup de paramètres, comme le sens de la lecture ou encore les parties cachées. Tout ce qui est masqué laisse une part à l’imagination du lecteur. Qu’est-ce qui est flou ? Pourquoi ne voit-on rien ? Est-ce un tueur, un amant, ou… ? Il faut déstabiliser, susciter l’interrogation, montrer suffisamment, mais pas trop. Pourquoi cette personne semble tourner en rond ? Qu’est-ce qui nous échappe ? Plus on suscitera de bonnes interrogations, plus la photo aura des chances d’être une réussite.

Pourquoi est-il fasciné ?
Pourquoi est-il fasciné ?

 

Un point essentiel qu’il faudra par contre toujours garder à l’esprit, c’est que l’interaction des divers éléments que vous allez ordonner n’a pas pour but de se moquer d’une personne. Parfois, la frontière est mince entre le sourire, le rire et la moquerie. Le respect des individus que vous photographiez doit toujours être présent dans votre esprit. Les postures amusantes, les décalages surprenants sont bien évidemment à rechercher. Pas le manque de respect. Je n’aurais qu’une référence à vous donner, ce serait celle de l’éboueur parisien faisant une sieste durant sa pose. La photo, en elle-même, était amusante et décalée. Malheureusement, le commentaire associé au cliché par son auteur, dans une volonté de nuisance semble-t-il, a été à l’origine de la perte d’emploi de la personne (affaire en cours).

 

Rappel des principaux éléments constitutifs d’une photo de rue :

– Être prise dans la rue ou du moins dans un lieu public (ce qui comprend les gares, les plages, les parcs, etc.) ;

– Témoigner d’une réalité, d’une histoire ;

– Jouer avec le réel et travailler dans l’action ;

– Ne pas diriger les acteurs humains, la photo devant être spontanée ;

– Impliquer l’humain, ou au moins une trace de son passage.

Sans la présence de ces éléments dans une photo, celle ci ne devrait pas être identifiée comme étant une street photography.

 

 

Un article est insuffisant pour parler de la photo de rue. Nous avons ici tout juste effleuré le sujet, traçant à grands traits quelques éléments pour mieux appréhender cette discipline. Les règles, les nombreux points auxquels on doit penser avant de shooter ne doivent pas vous décourager ! Une fois intégrées, même si vous pourrez parfois passer outre, elles s’appliqueront d’elles-mêmes et vous permettront de proposer d’excellents clichés.

Comme toutes les pratiques, la Street Photography doit rester un plaisir. Celui de prendre des clichés, mais aussi celui de flâner, de se laisser surprendre par ce qui nous entoure, d’être à l’écouter du monde (du moins, du lieu où l’on se trouve). C’est s’ouvrir à la curiosité, c’est développer sa sensibilité.

 

 

© photos : fyve sauf précision contraire – photo de une : Vivian Maier

  • Pierre
    28 février 2020 à 16 h 00 min

    plutôt intéressant l’article, globalement, mais le clochard au téléobjectif c’est franchement facile, et douteux… (« love » n’apporte rien)
    ça, c’est précisément faire le paparazzo.

    • F.
      28 février 2020 à 18 h 56 min

      Merci.
      Sur votre remarque, en même temps c’est une photo d’illustration du propos tenu dans l’article ! Propos qui disait ceci :
      De manière cynique, on peut dire que le matériel de base est presque à portée d’objectif. Dès lors, la tentation est grande de commencer par là. Je n’ai pas échappé à cette règle et commis quelques clichés avant de comprendre que je ne racontais rien, que j’avais oublié que c’était un être humain avant d’être un sujet de moquerie.

  • Pierre
    3 mars 2020 à 17 h 01 min

    Ok ! je n’ai rien dit alors. Bravo pour vos contributions, & le petit encart à la fin résume bien l’esprit de cette pratique-là