L’ubérisation de la photographie ?

L’apparition récente d’une société dont le but affiché est de « disrupter le monde de la photographie » a suscité de fortes réactions dans le monde des photographes professionnels. Certains parlant d’ubérisation de la photographie. Qu’en est-il exactement ?

 

 

La société disruptive

Cette société est une start-up créée en 2016. Elle est actuellement en phase de levée de fonds. Et donc pour cela elle communique tous azimuts. Elle déclare compter en 2019 plus de 30 000 clients dans une centaine de pays, 58 000 photographes, dont 700 en France. Avec six bureaux – à Paris, New York, Los Angeles, Tokyo, Bangalore et Singapour – Elle annonce sur son site « une prise de vue livrée dans le monde toutes les 25 secondes ».

Première réussite : tout le monde parlait d’elle aux dernières Rencontres d’Arles.

Deuxième réussite : Après avoir réussi une levée de fonds parmi les plus importantes dans le secteur des nouvelles technologies en France, elle a rejoint, en juin 2019, le cercle très restreint des sept licornes* françaises .

*(start-up non cotées dont la valorisation boursière atteint un milliard de dollars).

 

Disrupter le monde de la photographie

 

A peu près dans le même temps la société annonçait dans le journal Les Echos vouloir « disrupter le monde de la photographie ». Son fondateur précisait « Ma vision est de créer une entreprise qui sort les artistes de la précarité ». Pour ce faire cette société propose en ligne une solution de mise en relation de clients ayant besoin d’images avec des photographes pouvant réaliser leurs commandes.

 

Les clients

Les clients intéressés viennent principalement de l’immobilier, de la restauration, de l’e-commerce. Ils ont tous en commun de souhaiter disposer de clichés attrayants d’appartements, de plats à consommer, ou de chaussures et vêtements à afficher sur leurs sites internet, leurs applis ou les réseaux dits sociaux.

Est-il besoin de remarquer d’entrée de jeu que pour produire des clichés de ce type ce ne sont pas exactement des artistes à sortir de la précarité qui sont nécessaires ? Mais bon, ce n’est qu’un réflexe de communiquant qui appelle « artistes » des photographes dont on sait très bien qu’ils devront être des professionnels possédant la compétence minimale pour répondre rapidement et sans états d’âme à des commandes précises. Et puis c’est flatteur, cela brouille les pistes et cela « ne mange pas de pain ».

 

L’aspect technique

L’autre aspect important, ou plutôt atout important, est un logiciel capable d’automatiser la retouche des photos. Comme le dit le fondateur de l’entreprise : « L’intelligence artificielle de [notre société] analyse et améliore les images tel un expert. Mais elle en traite des millions en quelques secondes avec une précision inégalée. Un photographe professionnel passe de nombreuses heures à traiter ses images afin d’y apporter des modifications esthétiques uniques. [Notre société] conçoit des algorithmes qui apprennent ces procédés de création afin d’offrir une solution rapide, globale, et applicable à grande échelle. » Outre le fait de prendre en charge la postproduction,  elle propose des outils d’aide à la gestion comptable et à la gestion de la relation-clients.

En septembre 2019 elle est venue au Festival du photo journalisme de Perpignan. Ce qui a provoqué des réactions assez vives de la part des photographes professionnels présents au festival. Il faut dire que peu de temps auparavant son responsable de la photo avait déclaré : « Lorsqu’une photographie correspond à un cahier des charges très précis, nous avons le droit de ne pas la considérer comme une œuvre d’art, donc elle n’appartient à personne. En très grande majorité nous sommes dans ce cas de figure, mais il arrive parfois, que la photographie soit vraiment considérée comme une œuvre, et là nous payons les droits d’auteur. »

Qu’il nous soit permis de penser que cette dernière phrase est une fleur de rhétorique qui engage plus ceux qui veulent bien la croire que celui qui la profère. On peut imaginer que le nécessaire sera fait pour que le « parfois » reste vraiment exceptionnel. Pour une meilleure information sur ce sujet je vous conseille cordialement de regarder une vidéo faite par un photographe professionnel sur ce sujet: 

Un autre aspect de cette affaire est extrêmement intéressant. Ce sont les tarifs.

 

Les tarifs

La société facture un reportage corporate (pour une entreprise) 89€ (12 photos en une heure) alors que le tarif en agence traditionnelle est de 600 à 1200€. La rémunération proposée au photographe est de 50€/heure pour l’immobilier, 52€ pour la restauration, 75€ pour un portrait. Comme les photos deviennent la propriété de la société leurs auteurs ne peuvent même pas les utiliser pour leur book !

Ce qui permet de comprendre les photographes professionnels qui parlent d’Uber de la photo. Il faut savoir que de très nombreux photographes professionnels ne parviennent pas à vivre de leur seule activité de photographe, et ils sont obligés de répondre à toutes sortes de commandes pour vivre. Cette situation dans laquelle se trouvent de nombreux photographes n’est pas nouvelle.

 

 

La situation des photographes

Elle a commencé à se dégrader avant même l’avènement du numérique. Ainsi en 2000 il y avait encore 1541 photojournalistes , dont 1393 reporters photographes. En 2014 il n’en reste plus respectivement que 1222 et 816 sur 36 355 journalistes ayant une carte de presse. Dans le même temps se produit un phénomène inverse : les journalistes dits rédacteurs photographes (qui signent textes et photos et ne sont pas photographes à l’origine) sont 78 en 2000 mais 209 en 2014. Cette évolution accompagne la baisse du nombre des reportages et l’augmentation des articles portant une seule signature.

 

La carte de presse

Dans les années 90,  des dizaines de photojournalistes perdent leur carte de presse faute de remplir les critères d’attribution – un revenu en salaire ou piges provenant d’une organisme de presse équivalent au minimum à la moitié d’un SMIC. En 2009, ils sont plus d‘une centaine dans ce cas !

 

Les Agences

Pour ne citer que les trois grandes agences, dites « en -a » : Sipa comptait 25 photographes salariés, elle n’en a désormais que 2, tous les autres sont des pigistes. Sygma n’existe plus. Gamma exploite son stock d’archives…

Depuis les années 90, le tarif des commandes de la presse a chuté. Dans les années 2000 cette chute a atteint 30 à 40%.

Une enquête de l’UPP (Union des photographes professionnels) publiée par la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia) indique que seuls deux titres sont encore de gros commanditaires : Paris Match et Le Monde. Le directeur du service photo de ce dernier pose cette question : « Que vont dire les lecteurs quand ils verront la même photo dans Le Monde et dans 20 Minutes ? Si on est exigeant et élitiste sur le texte, il faut l’être sur la photo. » Il est bien évident que ce à quoi pense ce dernier, c’est de voir le photos s’aligner sur le niveau de 20 minutes. En d’autres termes ce qui est redouté c’est le nivellement par le bas, c’est la règle du moins disant.

 

Le risque d’une Ubérisation de la photo

La société émerge dans une situation dont elle profite, et s’efforce d’occuper une place libre. Celle que n’occupent plus les agences. Et elle le fait habilement. Elle propose un possible supplément de revenus à une profession pas forcément en situation de refuser. Et elle le fait en s’habillant de costumes séduisants comme la fondation du même nom, et en communiquant de façon rassurante sur le fait qu’elle n’a pas vocation à étendre son activité aux secteurs de la mode et de la publicité. Mais elle casse les prix de la photo corporate et de la photo de mariage. La même UPP (Union des photographes professionnels) constate que la société joue avec le droit et essaie plutôt de pratiquer le non-droit. Rigoureusement comme la société de livraison alimentaire qui a été récemment condamnée sur le statut de ses livreurs auto-entrepreneurs et non salariés.

Une entreprise n’existe pas pour aider « les artistes [à sortir] de la précarité». Ni pour leur « permettre […] de générer un revenu, de sorte qu’ils puissent se consacrer à leur art de manière plus sereine ». Elle existe pour générer des profits.

N’importe quel patron, hors enregistrement, vous le confirmera. Quand l’un deux dit le contraire, il communique ce qu’il a envie de faire prendre pour la réalité.

Une entreprise existe pour générer des profits. C’est la réalité vraie. Cette réalité n’est ni honteuse, ni scandaleuse. Elle est simplement vraie et incontournable.

 

Les dangers de cette évolution

C’est pour cette raison qu’un journaliste d’un grand quotidien national nous engage à regarder sur le site de la société la « démo » d’un « service de retouche automatique des photos, dopée à l’intelligence artificielle, qui transforme n’importe quel hachis parmentier en œuvre d’art alignée sur  les canons de beauté Instagram de l’époque ». Là encore le risque de voir dominer une photo uniformisée , sans goût et sans saveur pointe son nez.

C’est justement là aussi que se trouve le danger : fabriquer à la chaine des images formatées sous la houlette de sociétés internationales pour lesquelles la moindre des activités humaines doit être un domaine où peut se générer du profit. Au grand dam de la qualité des photos. Quand une photo est jugée à l’aune de ce qu’elle peut rapporter et seulement de cela, la qualité de cette photo est en danger. Nous avons pu le constater avec les fonds d’images… Cela risque de s’aggraver.

Et les amateurs dans tout ça ? Ils ne sont pas directement concernés, en apparence. Mais en réalité si. Déjà avec certains fonds d’images, ou certains réseaux sociaux, qui signalent en tout petits caractères que les auteurs des photos qu’ils publient chez eux, cèdent automatiquement leurs droits sur ces photos, la mise en place de cette mécanique s’est amorcée. Certains amateurs ont été flattés que leurs photos puissent se vendre, même si c’est pour peanuts. Sans avoir jamais conscience que ce choix pouvait favoriser la pression sur les professionnels.

 

PS :

1-les parties de texte en italique sont des citations de la société dont il est question.

2-la photo de une est un cliché mis sur le net par la même société.