Un début d’année 2022 tout en expos

En ce début d’année 2022, on partage avec vous 2 expositions. En vous invitant à y aller si ça vous est possible !

Début d’année 2022, fin de l’exposition parisienne consacrée à Vivian Maier

Parlons de l’exposition consacrée à Vivian Maier à l’Orangerie du Palais du Luxembourg. Une expo qui s’achève en fin de semaine et qui mérite une grande attention. J’y suis allé en fin d’année dernière et en suis sorti avec un sentiment mitigé. D’une part, il y a la sensation d’être heureux d’avoir vu une partie de l’œuvre de cette artiste. D’autre part, malheureux, car une perception de trahison domine.

Qui est Vivian Maier ?

C’est une Américaine, née d’un père austro-américain et d’une mère française. De sa vie, on ne connaît pas grand-chose. Elle n’a pas de vie publique tandis que sa vie privée semble peu remplie, du moins de ce qu’on connaît, car elle était assez secrète. Tout juste sait-on qu’elle n’a pas été mariée et qu’elle a été gouvernante d’enfants tant qu’elle a pu. Petite singularité dans son parcours professionnel, elle est restée 17 ans au service d’une famille, tissant des liens très forts avec les enfants. Des liens que l’on pourrait peut-être qualifier de filiaux, du moins suffisamment forts. Quand les enfants apprendront que leur nounou vivait dans le dénuement vers la fin de sa vie, ils feront tout pour la rendre plus supportable.

Au-delà du fait qu’elle ne voulait rendre de compte à personne, Vivian Maier était une personne dotée d’un caractère fort, têtu. Discrète au point de se faire invisible, la gouvernante a laissé le souvenir d’une femme sévère et revêche à ceux qui l’ont côtoyée. Sévère, mais aussi un peu Mary Poppins.

Ceux qui veulent en savoir plus sur Vivian Maier peuvent aller consulter des sites plus spécialisés. Ou lire plutôt l’excellent livre de Ann Marks qui signe là une enquête passionnante sur une femme particulière. L’auteure y a tenté de comprendre cette personnalité aux décisions parfois incompréhensibles, comme celle de ne pas chercher à vivre de son talent. Car au vu des clichés proposés, c’est un New York ou un Chicago fabuleux qui se découvrent au travers des personnages photographiés.

Vivian Maier et la photographie

Initiée à la photographie dès son jeune âge, Vivian Maier va prendre de manière continue des clichés avec son Rolleiflex. Des clichés essentiellement de personnes qu’elle croise tout au long de ses pérégrinations. Bien qu’il existe des clichés pris entre autres en France, c’est surtout les 2 mégapoles américaines que sont New York et Chicago qui seront photographiées. De fait, ses terrains de jeu étant souvent les mêmes, on peut percevoir toutes les mutations urbaines que NY et Chicago subissent. Avec la modernité, c’est aussi la montée en puissance de l’appauvrissement de la population que l’on voit, quand elle photographie les silhouettes des oubliés.

Portraits d’anonymes ou de célébrités, gros plans ou vue détaillée, elle photographie ce qui l’intéresse, ce que la plupart des personnes ne verront jamais. Vivian Maier a un don de percevoir les attitudes, les atmosphères. Toujours avec une grande sensibilité, et parfois une pointe d’humour.

À sa mort en avril 2009, on estime qu’elle aurait pris près de 130 000 photographies, on ne sait pas le nombre exact, tout le matériel n’ayant pas été encore développé. Faute de moyens financiers suffisants, une grande partie restera, de son vivant, sous forme de pellicules et de négatifs dans des boites en carton ou dans des malles. Néanmoins, il existe des clichés papier, tirés par elle. Ce qui permet de comprendre la manière dont elle réinterprétait ses clichés lors du tirage.

Une découverte post mortem ou presque

Vivian Maier n’a pas été connue comme photographe de son vivant. Après sa mort, la découverte par hasard de son travail par John Maloof, auteur d’un livre sur Chicago en recherche de photographies pour l’illustrer, changera tout. Lors d’une vente aux enchères, il devient propriétaire, en autre, d’une malle contenant photographies, négatifs, et films non développés. Comprenant le « trésor » acheté, il décide de retrouver les autres lots et de faire connaître l’œuvre de cette photographe talentueuse et méconnue.

Exposition Vivian Maier

 

Vivian Maier, c’est vous, c’est moi. C’est tout le monde. C’est l’histoire d’une personne qui voulait entrer en relation avec les autres, tout en ayant la crainte d’être submergée par les émotions. D’où sa mise en retrait avec une mise en scène d’elle-même via des selfies, une interaction avec les autres qu’elle pouvait maitriser. C’est aussi une personne qui a trop regardé sa propre existence se dérouler devant elle, impuissante. Elle avait l’impression de voir des choses que les autres ne voyaient pas. Elle faisait des photos différentes parce qu’elle était différente.

C’est sans doute parce que Vivian Maier ressentait cela profondément qu’elle n’a pas cherché à montrer son travail. Pour empêcher que l’extérieur et les autres n’entrent dans son monde. Elle a gardé ses photos pour elle, car ses photos, c’était elle, Vivian Maier. Peut-être que les exposer, c’est une forme de trahison envers elle. En même temps, elle mérite largement d’être reconnue, exposée.

Une trahison de l’œuvre de Vivian Maier ?

À l’exposition parisienne, on ne retrouve qu’une petite partie de la colossale collection, ce qui est normal. Néanmoins, c’est la première fois qu’autant de clichés, 248 au total, sont montrés au public en une seule fois. Des textes intéressants sur son œuvre sont également proposés, accompagnés de petits films réalisés par la photographe. Elle a filmé comme elle photographiait. On y voit la même chose, mais animée. Seul le médium a changé.

Toutes les photos, ou presque, ont été retirées dans le format originel 4×4 du Rolleiflex. Or sur les tirages papier d’époque (dans les années 1955), un recadrage avait été appliqué par Vivian Maier, mettant mieux en avant certains éléments. Lors du retirage de ces clichés en particulier (et uniquement ceux-là), John Maloof semble ne pas respecter la vision de Maier. En version issue du négatif, non recadrée, les clichés prennent souvent un autre sens. Comme si on niait ce que Vivian Maier avait voulu insuffler.

À gauche la vision tirée par Vivian Maier, à droite le cliché originel, tirage années 2010

 

En même temps, faire autrement est difficile puisque cela aurait été une interprétation des intentions, des sentiments de l’auteur post mortem, mais sans les connaître puisque Maloof et Maier ne se sont jamais rencontrés et qu’elle n’a pas laissé d’écrits. C’est tout un paradoxe. Doit-on montrer les clichés bruts ou bien les interpréter à la place de l’auteur ? Au fond, Maloof a sans doute fait le bon choix. Montrer les images issues des négatifs permet déjà de montrer la puissance de Vivian Maier. Et en affichant les rares photos interprétées par elle, on peut comprendre encore mieux l’impact. La juxtaposition permet de voir le cliché d’origine et comprendre le cheminement de Vivian Maier. Difficile de parler de trahison. C’est plus un retour à l’œuvre originelle.

Par contre, ces clichés 4×4 sont plus gris, plus ternes, plus contrastés… Elles ont un aspect « numérique moderne terne » qui ne leur fait pas toujours honneur.

Un dernier point pour en finir

Pour certains, Vivian Maier n’a pas sa place au Panthéon des grands de la photo humaniste1, à l’instar des Ronis et autres Weiss. Sous le prétexte horrible qu’elle n’a pas influencé son époque. Ce n’est pas mon avis. Oui, elle n’a pas pu peser puisqu’elle était inconnue jusqu’à sa mort. Mais son apport à la Photographie est indéniable, ne serait-ce que par la technique et par l’approche de la street photography. D’une certaine manière, elle est parmi les premiers à faire des selfies. Elle en est peut-être même l’inventrice ! Sans compter que rien n’interdit son influence de s’étendre désormais.

Vivian Maier est une grande, l’égale de Robert Franck pour les USA, de Willy Ronis ou Sabine Weiss pour l’Europe. Et on n’en a pas fini avec elle !

Ajout du 12/02/2020

Pour ceux qui n’auront pas eu la chance de se déplacer à Paris pour voir cette exposition, le musée des Beaux-arts de Quimper et le musée de Pont-Aven proposent un double évènement. À Quimper, ses scènes de rue de New York et Chicago seront visibles, tandis qu’à Pont-Aven, ce seront ses autoportraits. Jusqu’au 17 mai. Il n’est pas impossible que ces expositions se déplacent ensuite dans l’hexagone.

Une masterclass « Vivian Maier » aura lieu du 21 au 24 avril 2022, animée par Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet. Au programme, de la prise de vue en extérieur, de l’éditing, des séminaires et par la présentation des travaux des participants.

 

(1) Lu dans un article (payant) de Télérama (mi-septembre 2021).

Début d’année 2022, autre expo d’importance, Steve McCurry au Musée Maillol

C’est un large et magnifique survol de la carrière de Steve McCurry qui est proposé au Musée Maillol.

Une vie riche

Cette exposition raconte l’histoire d’un photoreporter de la côte est-Américaine, qui accéda à la reconnaissance internationale grâce à l’envahissement de l’Afghanistan par l’armée soviétique en 1979. Parce qu’il était en Inde et au Pakistan quand les premiers troubles se sont produits, parce qu’il a compris qu’il se passait quelque chose. Vêtu à l’afghane, il partagea la vie des moudjahidines jusqu’à remettre sa vie dans leurs mains. Doté d’un courage certain, ou d’une inconscience pour d’autres, il entra dans cette zone de guerre, sans passeport, les sacs pleins de pellicules noir et blanc. Il photographia, écrivit et publia ce que personne ne pourra faire. Sa carrière était lancée.

 

Ce photographe a eu aussi une part de chance. Il était au bon endroit en 1979. Il était également au bon endroit le 11 septembre 2001, proposant là aussi un cliché devenu célèbre. Un de plus après le cultissime regard d’une femme afghane.

Le pouvoir de la couleur

Photographe pour le compte du National Geographic, membre de l’agence Magnum, il est devenu un photographe coloriste hors pair. S’il jouait déjà avec les couleurs du temps de l’argentique, l’arrivée du numérique l’a libéré des contraintes de la pellicule. Ses œuvres sont devenues plus saturées de couleurs, peignant ses personnages en faisant ressortir les nuances présentes à la prise de vue. Il n’ajoute pas de la couleur, il la magnifie.

La juxtaposition de certains clichés est prenante. Ainsi, en quelques pas, on passe de la ville afghane d’Herat à New York. Des scènes différentes, mais similaires.

 

Pour McCurry, ce qui compte c’est le voyage et les rencontres qu’on y fera, pas le but du voyage. Un but d’ailleurs qu’il n’atteindra parfois jamais. Allez vagabonder avec lui pendant quelques instants…

McCurry au Musée Maillol jusqu’au 29 mai 2022.

 


Toutes les photos de cet article sont des re-photographies des œuvres originelles. 

  • Lorenzato
    12 janvier 2022 at 9 h 34 min

    Bonjour,
    Il m’est difficile de parler d’une exposition que je n’ai pas vu cependant, les photographies de Vivian Maier me sont connues comme tout à chacun.
    Il va de soi que cette dame est importante dans l’histoire de la photographie, d’autant plus que, justement, elle a – aurait – toujours refusé de se confronter à l’exigence du moment (commanditaires, musées, institutions…). Ces vues sont très construites et, sans nul doute, « elle a un œil » qui confère une richesse certaine à ses clichés, bien au-delà du simple constat historique.
    Votre remarque sur la notion de cadrage ou plus précisément de « re-cadrage » est fondée mais n’ôte rien à la qualité de l’ensemble vu, du négatif « plein ». S’il fallait ne citer qu’un exemple connu de par les nombreuses utilisations de ses photographies dans la presse, André Kertész a largement utilisé ce subterfuge* ; moyen qu’il faut prendre comme une figure de style et non comme un repentir. Par contre, quel a été le choix de John Maloof ? a-t-il sélectionné les vues ? si oui, combien ? sur quels critères ? Il y a là la vraie question (que lui assène les « gens de l’art ») puisque le choix n’est pas venu de l’auteure. Peut-être est-ce le seul reproche à formuler mais qui n’a pas de poids face à la valeur esthétique incommensurable du fonds.

    * Cf. notamment les cheminées et le nuage égaré de New York, pages 292 et 293, du catalogue du Jeu de Paume, Michel Frizot et Annie-Laure Wanaverbecq, Kertész, Paris, éditions Hazan, novembre 2010.

    P.-s. : n’oublions pas non plus la mise en lumière d’un E. J. Bellocq par Lee Friedlander…

    Belle année 2022 !
    L.

    • F.
      13 janvier 2022 at 8 h 15 min

      John Maloof a pris le parti, et c’est très certainement le seul respectable de montrer les clichés de Maier en version « issus du négatif ». On voit ce que le Rolleiflex a pris à partir du cadrage initial de la photographe. En le faisant, il ne présuppose donc pas de ce que Maier aurait pu faire en développant. Le seul vrai reproche est que les noirs et blancs proposés sont ternes.
      Quand on regarde le traitement proposé par Maier pour les rares clichés qu’elle a développé et tiré, on s’aperçoit qu’elle n’a pas hésité à recadrer pour mieux affiner sa vision initiale. Tout en donnant un aspect plus clair et sans doute moins contrasté aux photos finales.
      C’est en cela que je pense qu’il y a « trahison », ce qu’on voit aujourd’hui des clichés de Vivian Maier, ce n’est pas sa vision finale.

      Quant au choix présenté… Déjà, tous les négatifs de Vivian Maier n’ont pas encore été développés. Il reste du matériel à venir. De plus, Maloof n’est pas seul à choisir. Il y a un comité.

      Hier, j’ai appris que Vivian Maier allait être exposé un peu partout en France. Cela commence par la Bretagne et pourrait aller ailleurs ensuite. J’ai mis à jour l’article en ce sens. À suivre.

  • Lorenzato
    13 janvier 2022 at 11 h 19 min

    Vous avez raison : sans indication de l’auteure, un tirage plein négatif est le meilleur parti pris.

    Vous signalez des tirages trop contrastés, trop denses : là est la maladie de notre époque ! Cela se voit déjà fortement dans l’exemple que vous nous donnez et il est probable qu’un tirage plus « abouti » gommerait en partie le potentiel recadrage qu’aurait envisagé Vivian Maier.

    Merci à vous d’avoir pointé ici ce travail d’une grande valeur photographique.

    Autre sujet mais que vous abordez*, et si je traduis « selfy » par « autoportrait » et non « égoïste » comme il se devrait, la vue répétée de Vivian Maier dans sa recherche est plus de l’ordre d’une mise en situation que d’« autoportrait » (à la façon Martha Wilson, William Wegman, Cindy Sherman, Bas Jan Ader…). Sujet qui, à n’en pas douter, sera abordé tôt ou tard par l’une ou l’un d’entre vous :-)))
    * « D’une certaine manière, elle est parmi les premiers à faire des selfies. » « […] à Pont-Aven, ce seront ses autoportraits. »
    L.

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