Voilà une question qui pourrait être un sujet de philo de Bac pour élèves d’école de photographie. Question d’actualité donc. Commençons par interroger le sujet : Un photographe doit-il être objectif  ?

 

Premier questionnement

Que signifie :  être «objectif» ?

Être objectif c’est porter sur la réalité (prise à un moment donné) un regard factuel. C’est à dire sur des faits avérés, identifiables, indubitables. Autrement dit, des faits reconnus ( identifiés par tous) si possible de la même manière. Nous voilà déjà engagés dans la vis sans fin des définitions / poupées russes. Pour ne pas nous laisser engloutir par cette vis sans fin, disons tout de suite -enfin presque tout de suite- : Être objectif c’est saisir la réalité telle qu’elle est. Ah, ça sonne bien comme définition, ça doit être bon. « La réalité telle qu’elle est ».

Photographiquement, ça semblerait correspondre à la photographie témoignage. La photographie qui s’applique à montrer le réel sans fard ni maquillage, le réel brut. Grosso modo, cela voudrait dire saisir le réel comme Eugène Atget, August Sander, Mario Giacomelli, Walker Evans, Eugene Smith, James Natchway ou Raymond Depardon. Et nous sommes bien d’accord, ces photographes sont de dignes représentants de la photographie témoignage ou de la « straight photography ».

 

Eugène Atget - vue de Paris

Eugène Atget – vue de Paris – 1920

 

August Sanders – Jeunes paysans – 1914

 

Mario Giacomelli -paysage

Mario Giacomelli -paysage

 

Paysans victimes de la grande dépression de 1929.

Walker Evans – Paysans victimes de la grande dépression de 1929.

 

Eugene Smith - Saipan 1944

Eugene Smith – Saipan 1944

 

James Natchwey - survivant du génocide au Rwanda

James Natchwey – survivant du génocide au Rwanda

 

Raymond Depardon - Photo de "Ma France"

Raymond Depardon – Photo de « Ma France »

 

 

Ou bien alors, toujours comme Eugène Atget, August Sander, Mario Giacomelli, Walker Evans, Eugene Smith, James Natchway ou Raymond Depardon :

 

Eugène Atget - Vitrine à Paris

Eugène Atget – Vitrine à Paris

 

August Sander - portrait

August Sander – portrait

 

Mario Giacomelli - séminaristes dansant

Mario Giacomelli – séminaristes dansant

 

La ville dans l'œil de Walker Evans

La ville dans l’œil de Walker Evans

 

Eugene Smith - Thelonius Monk 1964

Eugene Smith – Thelonius Monk 1964

 

James Natchwey - photo faite au Québec

James Natchwey – photo faite au Québec

 

Raymon Depardon - phot faite en Auvergne

Raymon Depardon – photo faite en Auvergne

 

Mais ce sont les mêmes photographes! Et les photos ne sont pas du tout les mêmes !

Eh oui… Serait-ce que ces photographes ne saisissent pas la réalité de façon neutre? Cela voudrait-il dire que la photo témoignage n’est pas neutre non plus ?  Ne voit-on pas dans certaines de ces photos une difficulté à les « classer » dans une catégorie ou l’autre ? Ce qui amène au …

 

 

Deuxième questionnement (corolaire du premier)

Peut-on être objectif ? Peut-on réellement photographier la réalité de façon neutre, totalement neutre ?

Soyons clairs, seuls les robots de contrôle de vitesse, déclenchés par radar, produisent des photos totalement objectives quant à un fait : la vitesse.

Même les touristes qui font la queue pour photographier le château de Versailles tous du même endroit, supposé offrir le meilleur cadrage, ne font pas exactement la même photo. Et il ne photographient pas exactement la même réalité puisque les touristes, entre eux et le château, bougent sans arrêt ! Si l’on considère plus attentivement les photos ci-dessus, il est évident que la photographie, en soi, n’est pas neutre. Parce que chacun d’entre nous a une vision du monde qui lui est propre. Une vision du monde qui s’est construite progressivement, à partir des lieux de vie, du mode de vie, des échanges avec les acteurs du monde environnant, dans le cadre des rapports familiaux, de l’époque… qui ont été les nôtres. A cela on peut encore ajouter nos parcours vécus et les rencontres que nous avons faites. Tous ces éléments ont façonné et façonnent en permanence une perception du monde qui est propre à chacun de nous, photographes ou pas. On retrouve bien sûr des communautés de formation, de lieux et de parcours qui constituent les cultures. Chaque parcours reste néanmoins unique, même à l’intérieur d’une même culture commune. Malgré les moments de formatage social que comportent toutes nos cultures (rituels religieux et sociaux, apprentissages scolaires, récits historiques nationaux, traditions nationales, régionales, langues véhiculaires…)

Quand nous regardons le monde réel par le viseur de nos appareils photo, nous le faisons avec notre perception propre et cela donne des photos différentes, justement parce que notre vision du monde, notre regard sur le monde, sont spécifiques. Cette constatation répond à la question « un photographe – peut-il être objectif ? » plutôt qu’à la question « – doit-il être objectif ? » Si nous admettons, comme nous venons de le faire, qu’il ne peut pas être objectif, en tous cas totalement objectif, il nous faut alors répondre au …

 

 

Troisième questionnement

Un photographe doit-il être objectif ?

Il peut s’efforcer de l’être, quand il se fixe pour but la photographie de témoignage. Mais il peut aussi, prenant en compte ce qui vient d’être vu précédemment, considérer qu’il est libéré de la nécessité d’être objectif, puisque qu’il sait que de toute façon il ne peut pas l’être.

Son appareil, mécaniquement, enregistre la réalité placée devant lui, mais cet appareil, c’est lui qui le met en œuvre, avec sa perception propre, sa sensibilité qui ne connaît pas de bouton On/Off. C’est lui qui se place à un endroit particulier pour faire tel ou tel cadrage, à un moment choisi par lui (ce qui est moins évident).

Est-ce neutre ? Bien sûr que non. Si nous reconnaissons le style de tel ou tel photographe, c’est bien que ses photos ne sont pas neutres, qu’elles traduisent son regard sur le réel, autant que ce réel lui-même. Est-ce que ces photos ne rendent pas le réel objectivement ? A l’évidence non. Mais dans le même temps elles disent le réel de façon pertinente, en tout cas réelle, tant qu’elles ne sont pas des montages.  Les photographies de tel ou tel photographe ne disent pas forcément le réel objectivement, mais réellement sans aucun doute, elles disent une partie du réel du photographe. Elle montrent cette part du réel que nous portons en nous, que peut-être nous n’avons pas vue, elles nous la donnent à voir, en toute subjectivité certes, mais ces photos sont une part du réel. Accrochées dans une exposition, dans un musée, chez nous, elles sont des objets réels, elles sont une partie objective du monde réel dans lequel nous vivons, dont nous sommes des constituants. Objectivement.

Et puis, en toute honnêteté -ou objectivité-, certaines photos présentées ici peuvent être rangées dans la catégorie « objective » et dans le même temps dans la catégorie « subjective »… Le plus important est surtout qu’elles soient bonnes, qu’elles nous touchent, qu’elles laissent en nous un peu de ce qu’elles ont saisi du réel au moment et dans le lieu où elles ont été prises…