D’une photographie dont les éléments constitutifs produisent sur les spectateurs les mêmes effets que sur leur auteur, on dit que c’est une photo qui fonctionne. Ce parallèle, cette communication, cette communauté de réactions entre deux entités (individus, groupes d’individus) implique :

  • Une communauté de références, tout d’abord, c’est à dire une communauté de règles mise en pratique.
  • Une communauté de sensibilité ensuite.

 

 

La communauté de règles

C’est la plus « facile » à obtenir. Car elle nécessite seulement une connaissance partagée de ces règles. La mise en place de ces règles s’est faite progressivement. Par observation, comme le nombre d’or, la spirale de Fibonacci, les diagonales, la perspective, la structuration de l’espace, la perspective, les diagonales, les tiers, etc.  Toutes ces approches du réel sont liées aux mathématiques depuis l’Antiquité. Cette évolution a mis très tôt en place des canons esthétiques qui incluaient les illusions d’optique.

Déjà l’optique… Ces canons esthétiques ont eux-mêmes évolué avec le temps. Le développement de ces règles esthétiques s’est fait dans un temps long, avec des bifurcations d’un groupe humain à l’autre. Ainsi la perspective en art apparaît en Occident à la Renaissance (XVe siècle pour le plus tôt). Elle est absente en Chine. Cette évolution s’est accélérée avec le développement de la circulation des informations et du savoir.

Pour la Photographie, ces règles se sont construites rapidement, car elles sont parties de celles, déjà constituées, de la peinture. Il est intéressant de constater le nombre important de grands photographes, dans tous les pays, qui sont passés par une formation initiale dans des écoles de beaux-arts.
Ces règles ont été traitées dans de précédents articles que nous vous invitons à lire ou relire :

La composition 1 et 2La lumièreLa lumière et les anglesLe contrasteChanger l’angle de vue, Comment se construit une photo N&B et Couleur ou encore La street photographie.

 

 

Le fond commun culturel

Ces règles ont la particularité d’être communes à quasiment toutes les sociétés actuelles, réparties sur à peu près toute la planète. Avec toutefois des variations notables. Ce qui est étonnant, c’est plutôt l’unité de ces règles, comme le sens de lecture – de haut en bas et de gauche à droite – dans des sociétés qui diffèrent par le sens de leur écriture, élément déterminant dans la mise en place du sens de la lecture.

Ainsi cette série de règles qui régissent la création photographique exerce une influence beaucoup plus importante qu’on peut le croire sur le goût. Comme cette influence passe par l’inconscient, il est naturellement possible de penser qu’il n’y a pas de lien direct entre le goût de chacun et ces règles générales. D’autant plus que l’inconscient de chaque individu étant unique, ce lien entre goût personnel et règles communes est souvent perçu comme fantasmatique. Cette perception est un réflexe naturel de préservation de soi.

 

 

Les différentes sensibilités

Notre sensibilité est individuelle, principalement parce que, à l’intérieur du substrat culturel commun, elle se construit sur un réseau de repères orientant notre sensibilité à partir de notre expérience vécue. Ce sont nos souvenirs marquants (ou discrets), ayant laissé des signaux visibles (ou enfouis) de conflits, de peurs, de rencontres, de découvertes, de moments de bonheur, de plénitude. Tous ces marqueurs sont d’ordre visuel, auditif, olfactif, affectif, qui forgent progressivement, par accumulation, notre sensibilité.

Ce vécu nous fait donc porteurs d’une partie commune d’un fond commun lié au lieu, au pays, à l’époque et à la culture dans lesquels nous avons grandi, et de traits uniques.

 

 

Les photos qui fonctionnent

Ce sont donc celles qui réunissent les éléments communs – connus du plus grand nombre – agencés de façon à être facilement identifiés par ce plus grand nombre. Il s’agit donc de photos plutôt simples, par leur structure, donc plus facilement lisibles, compréhensibles. Leur construction, bien sûr, facilitera cette lecture.

Les grandes règles telles que les diagonales, les tiers… pour ce qui est de la construction structurelle ; les parties claires et sombres pour ce qui est de la construction tonale et/ou chromatique… seront bien sûr respectées, mais avec fluidité. Elles doivent être présentes, sans sauter aux yeux de manière trop évidente.

Vous l’aurez compris, une photo qui fonctionne pourrait devenir une photo passe-partout, sans originalité, quand ses règles de construction se mettent à devenir des exercices d’école, des devoirs de championnat de France de photographie.

Une photo qui fonctionne ne peut pas se construire selon des recettes toutes faites, immuables, appliquées de façon systématique.

Elle est surtout le résultat du coup d’œil du photographe, de sa capacité à savoir regarder, à être à l’affût, partout et toujours, de la bonne lumière, du regard qui dit la joie, la curiosité, la rêverie, ou l’échange, la communication, ou bien la tension, la défiance ou le défi, l’animosité, la peur. Ces dernières sont dans la pratique plus difficiles à saisir parce qu’elles se manifestent dans des conditions peu propices à la prise de vue sans risque. Une photo qui fonctionne c’est aussi la saisie du geste, de l’attitude corporelle intéressante. Ce sera également la position heureuse d’un personnage dans le cadre qui fera d’une photo qui aurait été vide et pauvre, une photo « habitée ».

Toutes ces caractéristiques correspondent souvent à une pratique de visée les deux yeux ouverts, l’œil directeur vise, l’autre surveille l’extérieur du cadre et permet de voir ce qui va y entrer. Ce qui permet de déclencher au moment propice ou de ne pas déclencher au mauvais moment.

Cette façon de faire réduit la part de hasard. Le hasard saisi au bond n’est plus tout à fait du hasard. C’est le fruit d’une attitude positive de tous les instants. D’une sorte de qui-vive devenu une seconde nature qui permet de saisir les bons moments, mais aussi les compositions naturelles qui « tombent dans le cadre ». C’est parfois rapide, on est là où il faut, quand il faut. Parfois, il faut attendre le passant qui va arriver à l’endroit qu’il faut. Et il ne vient pas, ou bien il n’a pas la démarche qu’il faut. On sait alors qu’il ne sert à rien de déclencher, parce que quelque chose ne fonctionne pas.

Cet état de qui-vive n’est malheureusement pas permanent. II arrive que l’on sente que le voyant n’est pas allumé. Dans ce cas la pratique ne suppléera pas forcément. Mais ce qui reste toujours vrai c’est que « les bonnes photos ne viennent pas à nous. Il faut aller les chercher ». Henri Cartier-Bresson parlait de « l’alignement du sujet, de l’appareil et de l’œil ».

 

 

Exemples

Les arbres parisiens en état de crue

Les arbres parisiens en état de crue (© fyve)

Cette photo peut sembler vide. Sa construction géométrique (très rigoureuse, mais pas raide), tonale (contraste fort) laisse au point final de lecture un vide qui emplit la photo de son sujet central : l’eau envahissante de l’inondation. C’est fort sans en avoir l’air. Contrat parfaitement rempli. Ça fonctionne.

 

Grand chêne et cabane. Berry. Cliché argentique au Z-1.

Grand chêne et cabane. Berry. Cliché argentique au Z-1. © Valia

L’arbre tout seul eut été beau sans plus, la cabane toute seule eut été curieuse sans plus. L’assemblage des deux évoque le fort et le faible, le majestueux et l’humble. Ça nous renvoie à des thèmes culturels qui nous habitent, même si nous pensons les avoir oubliés. Le côté tournant des branches renforce cet aspect vaguement magique. Le rendu presque tonal des nuances de gris adoucit la basse température qui imprègne le cliché… Ça fonctionne discrètement.

 

Scène de rue en mai 1968 par Gilles Caron. Le regard facétieux qui toise le CRS par en dessous est celui de Daniel Cohn-Bendit.

Scène de rue en mai 1968 par Gilles Caron. Le regard facétieux qui toise le CRS par en dessous est celui de Daniel Cohn-Bendit.

Ce cliché, pris dans des conditions difficiles (n’en doutons pas), rassemble les qualités de la photo événementielle heureuse à celles d’une construction rigoureuse : diagonale HautGauche-BasDroit, sujet principal centré (qui est un faux défaut), fond de travers (qui dit la situation instable du contexte – ce qui correspond parfaitement à la façon dont 68 a été vécu par beaucoup). Le résultat, très fort, fonctionne parfaitement. Cette photo est rapidement culte.

 

Portrait d'Helmut Newton par Irving Penn

Portrait d’Helmut Newton par Irving Penn

Bel exemple de portrait de facture classique avec une construction solide, mais pas plus évidente qu’il ne faut. Cette photo tire légèrement vers le sombre, sinon le low key, tout en jouant finement du contraste clair sur fond sombre et sombre sur fond clair de part et d’autre de la diagonale HG-BD, alors que les masses claires dessinent l’autre diagonale avec la main, la visage éclairé, le fond supérieur droit. Une maîtrise tranquille. Et un regard qui rêve…

 

Ruelle dans la vieille ville de Budva

Ruelle dans la vieille ville de Budva (© fyve)

Les diagonales, les fuyantes, les verticales sombres, le plan horizontal humide, luisant, qui conduit naturellement vers les personnages, la posture de l’homme debout, sur fond de lumière et sa remontée vers le ciel qu’on devine ; tout est fait pour créer une ambiance qui fonctionne, en douceur et avec délicatesse. Un très bel équilibre de dynamique des lignes de force avec la stabilité du format carré.

 

Macro photo verte, © Micaz

Macro photo verte, © Micaz

Exemple de macro à la composition presque minimaliste, coloriste et au graphisme élégant. Un tel cocktail est rare dans ce genre photographique à tentations souvent néo-scientifiques. Les diagonales sont discrètement suggérées, on discerne presque une brune spirale de Fibonacci qui s’engloutit dans le vert.